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Ces livres qu’on a voulu faire taire : quand la littérature dérange

Un livre peut-il réellement faire peur ? Pas nécessairement par les monstres qu’il contient ou par les crimes qu’il raconte, mais simplement par les idées qu’il transporte. À travers l’histoire, certains ouvrages ont été saisis, interdits, brûlés ou retirés de bibliothèques, tandis que d’autres ont fait l’objet de campagnes visant à en restreindre l’accès. Les raisons ont changé avec les époques : sexualité, religion, langage jugé offensant, questions raciales, politique, violence ou remise en question des valeurs dominantes. Derrière ces controverses se cache pourtant une question qui traverse les générations : qui devrait décider de ce que nous avons le droit de lire ?
Avant de parcourir quelques-uns de ces livres, une distinction est nécessaire. Un ouvrage contesté n’est pas automatiquement un ouvrage interdit. Selon l’American Library Association, une contestation correspond à une tentative visant à faire retirer un livre ou à en restreindre l’accès, tandis qu’une interdiction signifie que l’ouvrage a effectivement été retiré à la suite d’une contestation. Cette nuance est importante, car l’histoire de la censure littéraire est parfois racontée de manière trop simplifiée.
Ulysse de James Joyce : un roman jugé obscène
Aujourd’hui considéré comme l’une des œuvres majeures de la littérature du XXe siècle, Ulysse de James Joyce a pourtant connu une histoire particulièrement mouvementée. Avant même sa publication intégrale à Paris en 1922, certains passages paraissent aux États-Unis dans la revue The Little Review. Un épisode contenant notamment une scène de masturbation entraîne des poursuites pour obscénité contre les éditrices Margaret Anderson et Jane Heap, qui sont condamnées. La publication et l’importation du roman aux États-Unis se heurtent alors aux lois américaines sur l’obscénité.
La situation change en 1933 avec l’affaire United States v. One Book Called Ulysses. Le juge fédéral John M. Woolsey choisit d’examiner le roman dans son ensemble plutôt que de juger quelques passages isolés et conclut qu’il n’est pas obscène au sens de la loi. Cette décision permet à Ulysse d’être importé et publié légalement aux États-Unis et contribue à faire évoluer la façon dont la justice américaine considère les œuvres littéraires accusées d’obscénité. Le contraste est saisissant : un roman autrefois jugé suffisamment dérangeant pour être tenu à l’écart est aujourd’hui étudié dans les universités du monde entier.
La Servante écarlate de Margaret Atwood : quand la fiction dérange
Publié en 1985, La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) de l’autrice canadienne Margaret Atwood imagine une société autoritaire dans laquelle les femmes ont perdu une grande partie de leurs droits et où certaines sont contraintes à la reproduction. Devenu mondialement célèbre, le roman a pourtant régulièrement suscité des controverses concernant sa présence dans les écoles et les bibliothèques américaines.
L’American Library Association l’a recensé parmi les ouvrages ayant fait l’objet de contestations ou d’interdictions, notamment en raison de son contenu sexuel et d’un langage considéré comme offensant par certains plaignants. Il existe une ironie difficile à ignorer : un roman qui imagine une société où les libertés individuelles et certaines voix sont contrôlées devient lui-même l’objet de tentatives visant à limiter son accessibilité.
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee : un classique qui continue de diviser
Publié en 1960, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (To Kill a Mockingbird) aborde notamment le racisme et l’injustice dans le sud des États-Unis. Devenu un classique de la littérature américaine, le roman de Harper Lee a été étudié par des générations d’élèves. Son statut de classique ne l’a cependant jamais mis à l’abri des controverses.
Au fil des années, plusieurs motifs ont été invoqués pour contester sa présence dans certaines écoles, notamment l’utilisation d’insultes raciales, la présence de stéréotypes et des préoccupations concernant la façon dont le roman représente les personnages noirs et l’expérience du racisme. Son histoire montre à quel point la question des livres contestés peut être complexe : une même œuvre peut susciter des objections très différentes selon les personnes, les communautés et les époques.
The Bluest Eye de Toni Morrison : raconter ce que l’on préférerait parfois ne pas voir
Prix Nobel de littérature en 1993, Toni Morrison compte parmi les grandes figures de la littérature américaine. Pourtant, plusieurs de ses œuvres ont régulièrement été visées par des tentatives de restriction. Son premier roman, The Bluest Eye, publié en 1970, raconte l’histoire de Pecola, une jeune fille noire qui grandit dans une société où les standards de beauté valorisent la blancheur.
Le roman aborde des réalités particulièrement difficiles, notamment le racisme, les violences sexuelles et l’inceste. En 2024, l’American Library Association l’a classé parmi les dix ouvrages les plus contestés aux États-Unis. Parmi les motifs recensés figuraient notamment les représentations du viol et de l’inceste ainsi qu’un contenu considéré comme sexuellement explicite. Cette controverse soulève une question essentielle en littérature : présenter une réalité douloureuse dans un roman signifie-t-il l’approuver, ou peut-il au contraire s’agir d’une manière de la dénoncer, de la montrer et d’essayer de la comprendre ?
Harry Potter : même l’imaginaire peut déranger
La série Harry Potter de J. K. Rowling montre que les controverses littéraires ne concernent pas uniquement des œuvres destinées aux adultes ou abordant directement des sujets politiques et sociaux. Les aventures du jeune sorcier ont elles aussi fait l’objet de contestations et de restrictions dans certains contextes.
L’American Library Association a recensé la série parmi les ouvrages fréquemment contestés au cours de plusieurs périodes. La présence de magie, de sortilèges et de sorcellerie a notamment fait partie des objections formulées à son encontre. Cet exemple rappelle que même l’imaginaire peut devenir un sujet de controverse lorsque certaines personnes considèrent que les idées représentées dans une fiction ne devraient pas être accessibles à certains lecteurs.
La censure des livres appartient-elle vraiment au passé ?
En regardant l’histoire de Ulysse ou les autodafés du siècle dernier, on pourrait facilement croire que les grandes batailles autour des livres appartiennent désormais au passé. Pourtant, les données récentes montrent que les tentatives visant à retirer ou à restreindre l’accès à certains ouvrages restent une réalité contemporaine.
Pour l’année 2025, l’American Library Association a documenté 4 235 titres uniques ayant fait l’objet de tentatives de censure aux États-Unis. L’organisme rapporte également que 5 668 livres ont été retirés de bibliothèques à la suite de contestations, tandis que 920 autres ont fait l’objet de restrictions d’accès. Selon l’ALA, environ 92 % des contestations documentées cette année-là provenaient de groupes de pression, de responsables gouvernementaux ou de décideurs, alors que moins de 3 % provenaient de parents agissant individuellement.
Ces chiffres doivent néanmoins être interprétés avec prudence. L’American Library Association explique que ses données reposent sur les cas qui lui sont signalés et ceux qui sont rapportés publiquement. Elles permettent donc de mesurer l’ampleur du phénomène, mais elles ne constituent pas un recensement exhaustif de toutes les contestations survenues aux États-Unis.
Quand les livres finissent dans les flammes
L’histoire offre également des exemples beaucoup plus violents de contrôle de la littérature. En mai 1933, quelques mois après l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir, des étudiants universitaires pro-nazis organisent des autodafés dans plus de vingt villes allemandes. Ces événements s’inscrivent dans un climat de persécution politique et culturelle soutenu par le régime nazi, et des responsables nazis participent à certains de ces rassemblements.
Des dizaines de milliers de livres considérés comme « non allemands » sont alors jetés au feu. Parmi les œuvres visées figurent notamment des textes d’auteurs juifs, des écrits pacifistes, socialistes ou communistes ainsi que les ouvrages d’écrivains et de penseurs dont les idées sont jugées incompatibles avec l’idéologie nazie. Ces autodafés sont devenus l’un des symboles les plus marquants de ce qui peut arriver lorsqu’un pouvoir ne cherche plus seulement à combattre certaines idées, mais à empêcher leur circulation.
Quand critiquer un livre devient vouloir empêcher les autres de le lire
Tous les livres controversés ne sont évidemment pas des chefs-d’œuvre, et la liberté de lire doit aussi comprendre la liberté de critiquer. Un lecteur peut ne pas aimer un roman, remettre en question son contenu ou décider qu’un ouvrage ne convient pas à son enfant. La situation devient cependant différente lorsqu’il ne s’agit plus de choisir pour soi-même, mais de décider si les autres devraient encore pouvoir accéder à ce livre.
La littérature a toujours eu cette capacité particulière de nous confronter à ce que nous préférerions parfois ne pas regarder. Un roman peut choquer ou déranger parce qu’il aborde une réalité difficile, remet en question certaines convictions ou donne une voix à ceux que l’on entend peu. C’est justement là que réside une partie de sa force : un livre ne nous demande pas nécessairement d’être d’accord avec ce qu’il contient, mais il peut nous pousser à réfléchir, à questionner nos certitudes et parfois à regarder autrement le monde qui nous entoure.
Le mot de TheLibrisWorld
Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire des livres interdits, je pensais surtout découvrir des événements appartenant au passé. Pourtant, plus je me suis intéressée au sujet, plus j’ai compris que le débat demeure étonnamment actuel. Les époques changent, les livres changent et les raisons invoquées pour les contester évoluent, mais la question de savoir qui peut décider de ce que les autres ont le droit de lire demeure.
Finalement, la question qui me reste n’est peut-être pas simplement « Pourquoi ce livre a-t-il été interdit ? », mais plutôt : « Qu’y avait-il dans ses pages que quelqu’un ne voulait pas que d’autres puissent lire ? »
Sources et références
American Library Association — Banned & Challenged Books : définitions et données récentes concernant les contestations, restrictions et retraits de livres.
American Library Association — Frequently Challenged Books : historique et motifs de contestation de différentes œuvres.
Library of Congress — James Joyce, Ulysses and the Meaning of Obscenity : documentation sur l’affaire judiciaire américaine concernant Ulysse.
United States Holocaust Memorial Museum — Nazi Book Burnings : documentation historique concernant les autodafés de 1933.
© 2026 Élisabeth De Cordoba — TheLibrisWorld. Tous droits réservés.
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