

Une légende roumaine
La Pièce du Diable
La légende d'Éléonore Zugun
Talpa, Roumanie — circa 1925
Il existe, dans les vallées profondes de Roumanie, là où les forêts de sapins dévorent la lumière du jour et où les nuits d'hiver durent une éternité, un village que les vieillards appellent encore Talpa — le village du talon, disaient-ils, car c'est là que le monde s'arrête et que l'obscurité commence. C'est dans ce village, perdu entre les Carpates et le ciel gris, que naquit Éléonore Zugun, par une nuit de mai où les loups hurlaient plus fort que d'ordinaire.
Sa mère, une femme au visage creusé par le labeur et le froid, prétendait qu'au moment de sa naissance, une bougie s'était allumée seule dans la pièce voisine. Son père, lui, n'en parlait jamais. Certaines choses, dans les villages de Roumanie, ne se disent pas à voix haute — on les murmure, on les devine, ou on les oublie pour ne pas avoir peur.
Éléonore grandit comme les autres enfants du village : pieds nus l'été sur la terre battue, emmitouflée dans de lourds châles de laine l'hiver. Elle aimait courir dans les champs et écouter les histoires que sa grand-mère racontait le soir, au coin du feu, quand les flammes jetaient des ombres dansantes sur les murs de bois. Des histoires de Dracul — le Diable — qui rôdait dans les forêts, qui guettait les âmes imprudentes, qui posait ses pièges au bord des chemins pour attraper ceux qui n'étaient pas assez sages.
"Ne ramasse jamais ce que tu trouves sur la route," répétait la grand-mère, ses yeux noirs brillant dans l'obscurité. "Car ce que l'on trouve sans chercher appartient toujours à quelqu'un d'autre."
Éléonore écoutait. Elle hochait la tête. Elle promettait.
Mais un matin de février 1925, alors qu'elle avait douze ans et que le sol gelé craquait sous ses sabots, elle aperçut quelque chose qui brillait au bord du chemin, à mi-route entre la maison de ses parents et celle de sa grand-mère. Une pièce de monnaie. Ronde, luisante, presque trop brillante pour une journée aussi grise. Elle se pencha. La ramassa. La glissa dans sa poche sans y penser, comme on fait avec les trésors que l'on croit mériter.
Avec cet argent, elle acheta des bonbons au village — des sucreries que ses cousins lui demandèrent de partager, mais qu'elle garda pour elle, jusqu'à la dernière. Ce fut sa première faute : non pas d'avoir ramassé la pièce, mais d'avoir refusé de partager ce qui ne lui appartenait pas.
Sa grand-mère, lorsqu'elle apprit la chose, pâlit comme si elle avait vu un spectre. Elle prit les mains d'Éléonore dans les siennes — des mains sèches, froides, qui tremblaient légèrement — et dit avec une voix que la fillette ne lui avait jamais entendue :
"Tu as avalé le Diable, mon enfant. Et maintenant, il est en toi. Il ne te quittera plus jamais."
La nuit même, les pierres commencèrent à voler.
Ce ne furent pas de petits cailloux — non. Ce furent de grosses pierres rondes, du genre de celles que l'on trouve au fond des rivières, lisses et froides, qui frappèrent les volets de la maison avec une violence inexpliquable. La famille se réfugia dans la cuisine, se serrant les uns contre les autres, tandis que les fenêtres volaient en éclats une à une. Le père d'Éléonore se précipita dehors, une lanterne à la main — il n'y avait personne. Pas une empreinte dans la neige. Pas un souffle dans l'air figé.
Les jours qui suivirent ne furent pas meilleurs. Des objets disparaissaient de leurs places — des tasses, des clous, des ustensiles de cuisine — pour réapparaître ailleurs, parfois projetés avec force contre les murs ou les épaules de ceux qui s'approchaient d'Éléonore. Un prêtre fut appelé. Il traça une croix sur une pierre et la jeta dans la rivière. Quelques instants plus tard, la même pierre — la même croix gravée dessus — revint voler à travers la cuisine.
Le prêtre repartit sans un mot, le visage blanc.
Les villageois, eux, avaient commencé à parler. On murmurait qu'Éléonore était possédée. Que Dracul l'habitait. Que là où elle passait, le malheur s'installait comme un hôte indésirable qu'on ne peut chasser. Les enfants n'avaient plus le droit de jouer avec elle. Les voisins fermaient leurs portes à double tour. Sa propre famille, épuisée et terrifiée, finit par l'envoyer au couvent de Gorovei, espérant que les prières des moines auraient raison du mal qui la rongeait.
Mais le mal ne s'arrêtait pas aux portes du couvent.
Les sœurs virent des objets traverser les couloirs seuls. Elles entendirent des bruits de coups frappés contre les portes de l'intérieur, alors qu'aucune main ne les touchait. Et elles virent ce que personne n'avait encore vu — des marques qui apparaissaient sur la peau d'Éléonore. Des morsures. Des griffures. Des traces de dents qui se formaient sur ses bras, son visage, son cou, sans que personne ne la touche, sans qu'elle-même semble s'en rendre compte. La fillette, en larmes, répétait qu'elle sentait quelque chose la mordre, quelque chose d'invisible, quelque chose de froid et de furieux.
"C'est Dracul," disait-elle. "Il me punit. Il m'a dit que je lui appartenais maintenant."
On la déclara folle. On l'enferma dans un asile, seule dans une pièce sombre, où elle passa ses journées à regarder le plafond, les mains croisées sur sa poitrine, attendant que la prochaine morsure invisible vienne lui rappeler que le Diable tenait sa promesse.
Mais la légende d'Éléonore avait commencé à voyager. Les journaux en parlèrent. Des scientifiques, des curieux, des sceptiques et des croyants — tous tendaient l'oreille. Un ingénieur allemand du nom de Grunewald fut le premier à venir l'observer. Il repartit convaincu. Une comtesse viennoise, Zoe Wassilko von Serecki, prit la jeune fille sous sa protection et l'emmena à Vienne, puis en Angleterre, où un célèbre enquêteur du paranormal, Harry Price, l'examina dans son laboratoire pendant des semaines entières.
Ils virent tout. Des objets se déplacer seuls, des morsures apparaître en temps réel sur sa peau, des phénomènes que rien — ni la science, ni la ruse, ni la supercherie — ne semblait pouvoir expliquer complètement. On parla de psychokinésie. On parla d'auto-suggestion. On parla de trauma d'enfance, de culpabilité enfouie, d'une fillette qui avait si profondément cru à la malédiction de sa grand-mère que son propre corps et le monde autour d'elle s'étaient mis à y croire aussi.
Mais dans les villages de Roumanie, on n'avait pas besoin d'explications scientifiques.
On savait, depuis toujours, ce qui s'était passé. Une fillette avait ramassé la pièce du Diable. Elle avait refusé de partager. Et Dracul, patient et méthodique comme seuls savent l'être ceux qui ont l'éternité devant eux, avait réclamé son dû.
Éléonore Zugun vécut jusqu'à un âge avancé. Elle revint en Roumanie, s'installa à Bucarest, travailla dans un atelier de couture, mena une vie tranquille. Les phénomènes cessèrent avec l'adolescence, comme si le Diable, lassé ou satisfait, avait relâché son emprise.
Mais dans les villages des Carpates, quand les vieillards s'assoient autour du feu et que le vent fait craquer les volets, ils racontent encore son histoire. Et ils ajoutent toujours la même mise en garde aux enfants qui les écoutent :
"Ne ramasse jamais ce qui brille sur la route. Car ce que le Diable a posé, seul le Diable peut le reprendre. Et son prix est toujours plus élevé que ce que tu croyais avoir trouvé."
Et dans les nuits de grand froid, quand la lune disparaît derrière les nuages et que les loups se taisent — ce silence, disent les anciens, c'est Dracul qui écoute. Qui attend. Qui cherche une autre âme imprudente au bord d'un chemin gelé.
Une âme qui n'aura pas écouté les avertissements.
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Texte protégé © Élisabeth de Cordoba, autrice indépendante. Tous droits réservés.
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