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Les fleurs qui poussent dans le béton

Je suis née entre deux fissures de béton.
Un endroit où rien n’était censé pousser.
Pas de terre riche.
Pas de jardin.
Pas de mains pour arroser mes racines.
Seulement du gris.
Du bruit.
Des murs fatigués par le temps.
Et cette ville immense qui semblait courir sans jamais s’arrêter.
Quand la pluie tombait, elle glissait rapidement sur le béton froid avant de disparaître dans les égouts.
Quand le soleil frappait trop fort, mes pétales se repliaient doucement comme pour se protéger du monde.
Je croyais être seule.
Puis j’ai commencé à regarder les humains.
Ils passaient devant moi chaque jour sans lever les yeux.
Leurs pas étaient rapides.
Leurs épaules lourdes.
Leurs regards perdus quelque part entre leurs inquiétudes et leurs téléphones.
J’ai vu des gens rire sans joie.
J’ai vu des couples se parler comme des étrangers.
J’ai vu des personnes pleines de lumière devenir silencieuses à force d’être blessées.
Et surtout… j’ai vu beaucoup de colère.
Une colère discrète parfois.
Celle qui se cache dans les regards fermés.
Dans les mots impatients.
Dans les silences trop lourds.
Dans cette manière qu’ont certains humains de devenir durs pour survivre.
La haine pousse vite chez eux.
Beaucoup plus vite que les fleurs.
Parfois, le soir, lorsque la ville devenait enfin un peu plus calme, je me demandais pourquoi je continuais à pousser ici.
Pourquoi continuer à fleurir dans un endroit qui semblait avoir oublié la douceur ?
J’aurais pu abandonner.
Me laisser sécher lentement entre les pierres.
Devenir une chose oubliée parmi toutes les autres.
Mais chaque matin, quelque chose en moi refusait de mourir.
Alors je continuais.
Un millimètre à la fois.
J’ai appris que même les endroits les plus froids gardent parfois un peu de lumière cachée.
Un vieil homme qui ralentit le pas pour me regarder quelques secondes.
Une femme fatiguée qui sourit en me voyant.
Un enfant qui s’accroupit près de moi comme si j’étais un trésor.
Les humains ne sont pas seulement capables de haine.
Ils sont aussi capables de beauté.
Mais ils l’oublient souvent.
Ils vivent dans un monde qui leur apprend à être forts avant de leur apprendre à être tendres.
Alors beaucoup cachent leur sensibilité derrière du béton, eux aussi.
Oui… les humains ressemblent plus aux fleurs qu’ils ne le pensent.
Eux aussi poussent parfois dans des endroits impossibles.
Eux aussi survivent à des saisons difficiles.
Eux aussi essaient de garder un peu de lumière malgré les tempêtes intérieures.
Je crois que c’est pour ça que je suis née ici.
Pas pour devenir la plus belle fleur du monde.
Pas pour être admirée.
Mais simplement pour rappeler quelque chose.
Rappeler qu’il est encore possible de rester doux dans un monde qui devient dur.
Qu’il est encore possible d’aimer sans devenir froid.
Qu’il est encore possible de créer, de rêver et de tendre la main malgré toute la colère qui circule autour de nous.
Alors je continue de pousser.
Même lorsque personne ne me regarde.
Même lorsque la pluie devient trop forte.
Même lorsque le béton semble vouloir étouffer tout ce qui est vivant.
Parce que parfois, une seule fleur suffit pour rappeler au monde qu’il n’est pas complètement perdu.
Et peut-être que les personnes sensibles sont faites pour ça elles aussi.
Pousser malgré tout.
Je ne pousse pas parce que le monde est beau.
Je pousse parce qu’il en a besoin.
— Élisabeth De Cordoba
Merci de prendre le temps de lire, partager et faire vivre ces mots.
Texte publié sur TheLibrisWorld — © Élisabeth De Cordoba.
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