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L`Envers des mots

L'écume des jours - Boris Vian

Certaines chroniques parlent d’un livre. D’autres réussissent à entrer à l’intérieur de son âme.
Avec cette nouvelle chronique consacrée à L’Écume des jours de Boris Vian, Fab nous entraîne dans une réflexion sensible et profonde autour de l’amour, du deuil, de la beauté fragile du monde et de la manière dont certains romans continuent longtemps de vivre après leur dernière page.
Une lecture littéraire, philosophique et profondément humaine.
L’amour - bonheur intense et fragile
Pour cette nouvelle chronique j’ai décidé de changer un peu de décor.
Je souhaite vous amener avec moi dans un récit proche du conte et de la fable mêlant poésie et philosophie. C’est une ode à la beauté dans ce monde. À l’essentiel dans la vie. Mais surtout, c’est un roman d’amour, pas comme les autres.
→ De quoi ça parle
C’est un roman sur l’amour et l’essentiel de la vie ; il commence comme une fête, dans la musique et les couleurs, pour finir dans le deuil, étouffant, où tout se resserre sur l’être.
Le récit suit plusieurs personnages, notamment Chick et Colin.
Les deux amis incarnent un aspect et une vision tout à fait opposés du monde et du sens de la vie. L’un est amoureux d’une femme, de la beauté, de la musique ; du réel. L’autre, ne vit sa vie qu’au travers de celle d’un autre « Jean sol Patre ». Les deux compères vont courir derrière leur vie tout au long du roman ; Chick dans sa quête frénétique d’acquisitions de tous les objets émanant du philosophe, et Colin, derrière l’amour, puis la survie de Chloé.
Ces pages vous plongeront dans un festival de jazz (au sens propre du terme puisque la musique est, ici, personnifiée et un personnage à part entière), dans un arc-en-ciel de couleurs et un éventail d’émotions toutes plus intenses les unes que les autres.
Le livre, féérique, tendre ou grave, sait nous saisir et demeurer inoubliable.
L’écume des jours, titre annonciateur ; est une courte fresque, contée, sur l’importance de l’instant présent et du réel face à ce qu’il reste de notre vie quand elle touche à sa fin.
Mais c’est peut-être aussi, une critique — une vision, bien en avance, de notre société.
→ Portée de l’oeuvre
Dans ce roman onirique, Vian nous embarque avec lui dans un monde à l’imagination débordante dans lequel il tisse une fable douce et amère sur l’amour, la maladie, la mort et le travail aliénant.
L’auteur explore ce qui façonne aujourd’hui notre société, sans détours, dans un décor fantastique qui servira, avec justesse, l’évolution du récit et de ses personnages.
Quand Colin est heureux, les coulisses de sa vie sont lumineuses, inventives, drôles. Quand Chloé tombe malade, le monde rétrécit au sens littéral — les murs se rapprochent, la lumière diminue, les objets cessent d’obéir et la musique s’arrête peu à peu. Il réussit alors quelque chose de rare, il rend visible « l’émotion », notamment le deuil. On ne nous dit pas que Colin est joyeux ou qu’il souffre ; on le voit simplement, alors on le ressent.
C’est grâce à cette écriture aiguisée et sa capacité à matérialiser l’invisible qu’il nous plonge dans la complexité du bonheur et nous montre sa fragilité. Dans cet amour irréductible, le monde de Chloé et Colin est beau et chatoyant, mais lorsque la maladie apparait, alors il se fige, se grise, jusqu’à ce que le deuil devienne plus qu’une présence : le monde qu’ils habitent.
Et puis il y a Chick, qui illustre l’absurdité de la condition humaine ; consumé par sa passion pour la philosophie, il laisse de côté sa compagne. Cette obsession entraîne une série d’événements malheureux qui le mènent à tout perdre. Vian aborde cette question du sacrifice pour les idées. Pour l’auteur, l’amour est la seule manière essentielle de vivre, ainsi il nous montre sa puissance et sa fragilité par Colin qui s’y abandonne tout entier jusqu’à sacrifier sa vie pour le garder, en contraste à Chick qui sacrifie tout ce qu’il a pour une chose abstraite.
C'est l'histoire la plus belle et la plus dévastatrice qui soit. Vian nous offre d'abord un monde enchanté, puis il nous le reprend, lentement, méthodiquement, avec une certaine tendresse ; comme une vague qui vient embrasser le rivage et qui repart. Il nous laisse là, avec l'écume dans les mains et une larme à l’oeil.
Il n'y a que deux choses : c'est l'amour, de toutes les façons, avec des jolies filles, et la musique de La Nouvelle-Orléans (…) il n’y a que ça qui compte et même ça on peut vous le reprendre.
→ Profondeur de l’oeuvre
Pour comprendre la portée philosophique et politique de L'Écume des jours, il faut d'abord se replacer dans le décor. Il est écrit en 1947. Paris sort de la guerre, meurtrie, affamée de sens. Saint-Germain-des-Prés est le centre de la vie culturelle parisienne : Sartre et Beauvoir y tiennent leur cour, le jazz américain envahit les caves, l'existentialisme est à la mode. Vian est là, au cœur de cette effervescence ; il joue de la trompette et fréquente tout le monde, il connaît Sartre personnellement.
Le livre n'est pas un roman qui accompagne son époque mais qui la regarde de biais ; il n’aura donc aucun succès du vivant de l’auteur.
On perçoit très vite la critique de la philosophie; ou plutôt de la manière dont nous l’appréhendons. Il se moque de ce que la société fait de Sartre ; la transformation de la pensée critique en produit de consommation. Chick ne lit pas Partre — il le collectionne. Il est un inconditionnel de sa philosophie alors même qu’il n’est pas capable de la comprendre. Il achète des pipes ayant appartenu au maître. Des manuscrits. L’objet a remplacé la pensée. La possession a remplacé la réflexion. Cette présentation caricaturale de Partre, donnant des conférences dans des conditions absurdes, devant des foules hystériques, critique la starification des philosophes existentialistes. La pensée devient icône. L’intellectuel devient star.
L’Homme ne réfléchit pas. Il erre dans un système où l’on prélève du vivant sur des gens qui avaient autre chose à faire de leur existence.
Lorsque Chloé tombe malade, Colin sacrifie sa fortune pour la sauver ; jusqu’à la ruine. Alors plongé dans la maladie et le travail pour payer les soins, le monde devient laid. À travers plusieurs images d’une violence symbolique, Vian porte une accusation : le système économique est la condition dans laquelle ce malheur devient irrémédiable.
L’Homme, étant aspiré par une société capitaliste, ne peut être sauvé ; ni même par la religion ; rendue absurde et tout à fait inutile dans le récit. Vian la dépeint en un tableau grotesque et absent, tout autant que nous, aliénée.
Sous couvert de ce conte féérique, l’auteur cible la religion, la philosophie de mode et le travail aliénant comme de grandes mystifications sociales.
Enfin, ce qui est particulièrement intéressant, c’est son écriture. Dans un style tout à fait nouveau et hors code, Vian se sert de son langage comme première illustration de ses propos. Bien sûr, par le biais de ses images et de la féérie ; mais aussi comme premier acteur de la contradiction du monde qui nous entoure. Il tient, avec précision, l’art de déposer des choses opposées (qui façonnent notre cœur) dans la même phrase ; la légèreté et la tragédie. L’humour et le deuil. La joie et la douleur.
→ Réfléchir le livre fermé
Le roman, bien qu’une ode à l’importance de l’amour et de la simplicité dans la vie, laisse aussi entrevoir, par Colin et Chick deux destins opposés ; deux façons différentes de rater sa vie. Alors nous pouvons évidement, immédiatement se questionner quant à la définition de “réussir sa vie”.
Dans notre société moderne, où l'individualisme et la quête de sens sont toujours prégnants, L'Écume des jours offre une réflexion profonde sur l'existence et la condition humaine en contradiction avec ce consumérisme compulsif, la transformation de tout en “produit” et la pensée devenue institutionnalisée.
L’auteur nous interroge sur ce qui nous est essentiel. Sans se perdre dans la quête du sens de la vie; car pour lui tout le bonheur est dans l’amour profond, sincère. Il nous dit que dans ce monde, l'héroïsme discret d'aimer quelqu'un jusqu'à se consumer vaut tous les manifestes du monde.
Le réel ne résidant que dans la culture et l’amour.
Et vous, que faites-vous dans la vie ?
Moi, j'apprends des choses, et j'aime Chloé
Chronique de Fab — L’envers des mots
Parce que certains livres ne se terminent jamais vraiment une fois refermés.
Retrouvez également l’univers et les chroniques de Fab sur ses espaces littéraires. https://substack.com/@fabeden
Publication réalisée par Élisabeth De Cordoba — TheLibrisWorld
© Texte de Fab — publié sur TheLibrisWorld avec l’autorisation de l’auteur.
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