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L`envers des mots

Le rêve d'un homme ridicule - Dostoïevski

Aujourd'hui, TheLibrisWorld accueille à nouveau un texte de Fab, qui nous invite à explorer l'une des œuvres les plus marquantes de la littérature russe : Le rêve d'un homme ridicule de Fiodor Dostoïevski.
À travers cette chronique riche et passionnée, Fab nous propose une réflexion sur le nihilisme, la quête de sens, la vérité, l'amour et les dérives d'une civilisation qui s'éloigne parfois de l'essentiel.
Une lecture qui dépasse largement le cadre littéraire pour nous interroger sur notre propre époque.
Bonne lecture.
“La conscience de la vie, est supérieure à la vie, la connaissance des lois du bonheur - supérieure au bonheur”
Cette semaine j’ai envie de continuer de vous parler de littérature Russe.
Et comment le faire sans évoquer Dostoïevski.
C’est grâce à lui que cet amour de « L’âme Slave » est né en moi, alors je tenais particulièrement à lui consacrer une chronique.
C’est un auteur que vous connaissez tous, aux œuvres multiples, profondes et célèbres, dont chacune mériterait un article. Mais, ayant à cœur de vous faire découvrir des œuvres, il me fallait en choisir une moins connue.
Le rêve d’un homme ridicule.
Le précipité philosophique de toute son œuvre.

→De quoi ça parle ?
Issu du Journal de l’écrivain, le récit est une nouvelle très courte, proche du conte philosophique qui explore l’indifférence, le Nihilisme, la conscience et la civilisation.
Le texte est un voyage vertigineux entre la chute absolue et la rédemption.
Narrée à la première personne, on lit la confession d’un homme qui se sait, et que tout le monde sait, “ridicule”, et moqué de tous.
Convaincu de l'absurdité totale de l'existence, où tout lui est indifférent, il a sombré dans un nihilisme inconditionnel. Plus rien n'a d'importance.
Un soir de pluie et de ténèbres, deux mois après avoir pris la décision de se suicider sans pourtant le faire (indifférent jusqu’à cette volonté) il prend la décision définitive de passer à l’acte. “J’allais me tuer. J’avais décidé que ce serait absolument pour cette nuit.”
Alors qu’il rentre vers sa mansarde, sur le chemin, une petite fille l’agrippe et le supplie de l’aider mais, fidèle à son indifférence totale, il la repousse froidement et rejoint sa chambre.
Une fois rentré chez lui, assis à son bureau face à son arme, laissant le temps s’écouler, l’image de cette enfant lui revient ; une sensation soudaine de pitié et de honte le hante. L’esprit ailleurs, en proie à ces nouveaux sentiments, il tombe de sommeil et plonge dans un rêve d'une lucidité extraordinaire où, après son suicide, il est transporté à travers l'espace vers une planète qui est le double exact de la Terre d'avant la Chute. Là, il découvre une humanité innocente, vivant en parfaite harmonie avec la nature et elle-même. Une humanité qui ne connaît ni la honte, ni le mensonge, ni la jalousie mais seulement l’amour et l’innocence. Un véritable Eden.
L'homme ridicule est accueilli parmi eux et vit un bonheur qu'il n'aurait jamais cru possible.
Mais, involontairement il va devenir le serpent de ce jardin et corrompre ce monde parfait. Par sa seule présence, par ses mots, son savoir et un mensonge, il introduit la dissension, la honte, la jalousie et la souffrance. En un mot, il reproduit toute l'histoire de la civilisation humaine et assiste à la destruction de ce monde idyllique qui n’est alors, que le miroir de notre Terre Déchue.
Horrifié par ce qu'il a causé, il les supplie de le crucifier, mais ils le rejettent.
Il s’en réveille, transformé à jamais.
→Portée de l’œuvre
La littérature Russe, qui plus est, celle de Dostoïevski, est rarement épargnée d’une densité philosophique profonde ; ce qui en fait des textes, fascinants, à deux lectures.
Ici, l’auteur glisse, brièvement, toute sa pensée dans ses quelques pages.
Véritable manifeste de sa pensée, cette nouvelle offre la meilleure introduction à son univers.
Le récit, monologue fiévreux, marqué par une intensité émotionnelle extrême qui rend palpable l'état psychologique du héros, nous dépeint un conte philosophique qui oscille entre réel et mystique et explore l’essence de la vie dans une critique clinique de la civilisation.
Le point de départ est une description chirurgicale du nihiliste. L'homme ridicule incarne la conclusion logique du rationalisme athée : si Dieu n'existe pas et si l'univers est indifférent, alors tout est permis, et surtout, plus rien n'a de valeur. “Rien ne vaut rien”, ni l’existence, ni lui-même. Il ne souffre pas de désespoir ou d’apathie, il est simplement indifférent grâce à une lucidité extrême, presque scientifique.
Tout m’était égal”, ainsi, le suicide n’est autre qu’une conclusion logique, qui par ailleurs, tarde à se matérialiser par cette même indifférence.
Mais, l’auteur dénonce ce rationalisme froid en le confrontant à la morale innée, lorsqu’intervient la petite fille, esseulée et en détresse qui le supplie de l’aider.
Dostoïevski, fort critique du nihilisme, en montre la faille dans ce point de bascule où même dans le cœur le plus impénétrable apparaît une étincelle d’humanité qui se rallume.
Le héros ne se suicide pas par indifférence mais parce que “les réflexions suivaient les réflexions. Je me souviens j’ai eu pitié très fort ; c’était une espèce de douleur étrange et même invraisemblable dans ma situation […] j’étais très agacé comme jamais depuis longtemps.”.

Alors que la brèche de l’effondrement de son raisonnement s’ouvre finement, le rêve, mystique, introduit une révélation absolue : la vie a une valeur ; elle ne se comprend pas mais se ressent, dans l’amour et la beauté pour en préserver sa pureté.
Le rêve en question, parabole de la genèse chrétienne, suggère que le mal n'est pas une simple absence de bien, mais une force introduite dans le monde par le mensonge, l'égoïsme et la science qui sépare l'homme de la vie.
Il révèle ainsi l’impossibilité pour l’Homme de trouver un sens à la vie par la raison mais par la Vérité du cœur.
La narration du rêve, d'une puissance poétique et visuelle extraordinaire, crée un sentiment d'hyperréalisme, comme si ce songe était “plus vrai que la vie” et renforce ainsi la confrontation avec la vie réelle, qui s’éloigne de la Vérité.
La petite communauté vit dans un écosystème dénué de vice, seuls règnent l’amour, la beauté, l’unité et la pureté. Ils ne s’acharnent pas à comprendre et disséquer la vie à travers la science par exemple, mais ils la vivent simplement. “Leur savoir était plus profond et d'un ordre plus élevé que celui que nous fournit notre science”
C’est une critique frontale de l’individualisme et du rationalisme que Dostoïevski voit comme une force qui sépare l'homme du monde et le rend incapable de l'aimer.
Dans ce prolongement, il nous montre que la recherche de connaissance, de raison et l’égotisme nous mène à la Chute. L’Homme civilisé et cultivé qu’il est, introduit dans ce monde paisible, le mensonge, matérialisant une réaction en chaine qui fissure ce paradis. Eux qui vivaient ensemble en parfaite unité, apprennent la conscience de soi, qui engendre l'égoïsme.
Cette séparation de la parole, de l’individu et de la réalité, crée une dualité qui les dévore.
Ils développent alors la justice pour discerner le bien du mal selon leurs nouveaux dogmes, et la “science” pour expliquer le monde ; mais cette science les sépare encore plus de la connaissance intuitive qu'ils possédaient. Ils se mettent à croire que “la conscience de la vie est supérieure à la vie”, et que “le savoir est plus important que l'amour”.
Le narrateur assiste, horrifié, à cette déchéance qu'il a initiée. Sa souffrance est insupportable. Il les supplie de le crucifier ( la foi chrétienne étant d’une importance capitale, essentielle et salvatrice dans l’esprit de Dostoïevski ), espérant expier sa faute.
Cet amour désespéré pour ceux qu'il a corrompus achève sa transformation. Son nihilisme apathique est remplacé par une compassion infinie et une culpabilité écrasante.
En somme, le rêve est une parabole condensée de l'histoire spirituelle de l'humanité. Il montre que notre progrès, fondé sur la science, la raison et l'individualisme, est en réalité une longue chute loin de l'unité originelle.
Au réveil, l’auteur décrit l’impact de cette expérience d’amour absolu et de Vérité qui transforme le héros. Il nous dit par ce biais, que la seule manière de vivre est dans cette Vérité et cet Amour.
→Réfléchir le livre fermé
Une fois terminé, le texte nous invite à la méditation sur notre mode de vie, notre système, et notre condition.
Si l’on partage les propos de Dostoïevski, on peut se demander à quel moment l’Homme s’est perdu.
A l’heure de l’I.A et dans la conjoncture actuelle ( guerre, division, égotisme ) on retrouve un écho troublant dans cette course derrière le pouvoir, la réussite personnelle et la connaissance scientifique qui nous éloigne de la vraie vie, nous empêchant de la ressentir, et nous conduit, nous aussi, dans une longue Chute inéluctable.
On peut se demander si le progrès ne nous éloigne pas fondamentalement de la vie.
Nous oublions de nous regarder, de nous aimer et même de vivre, bien que nous croyons le faire.
Aussi, cette critique de l’individualisme me rappelle l’adage :
“tout seul on va plus vite, mais ensemble ( ou à plusieurs ) on va plus loin”.
Merci à Fab pour ce texte généreux et profondément réfléchi, partagé avec les lecteurs de TheLibrisWorld.
Cette chronique demeure la propriété intellectuelle de son auteur. Merci de ne pas reproduire, copier ou diffuser ce texte sans l'autorisation préalable de Fab.
Si cette lecture vous a plu, nous vous invitons à découvrir son univers et à suivre ses publications afin d'explorer d'autres réflexions littéraires tout aussi passionnantes.
Merci à Fab pour ce texte généreux et profondément réfléchi, partagé avec les lecteurs de TheLibrisWorld.
Cette chronique demeure la propriété intellectuelle de son auteur. Merci de ne pas reproduire, copier ou diffuser ce texte sans l'autorisation préalable de Fab.
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https://substack.com/@fabeden
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