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L’héritage retrouvé du Dr Paul Salomon

Quand les archives redonnent une voix au passé
Certaines histoires ne disparaissent jamais vraiment. Elles attendent simplement qu'une personne prenne le temps de rouvrir les archives, de relire les journaux d'autrefois et de redonner vie à celles et ceux qui ont marqué leur époque.
C'est précisément ce que nous propose Gilbert Mervilus avec L'héritage retrouvé du Dr Paul Salomon. À travers un remarquable travail de recherche et une écriture empreinte d'élégance, il nous invite à redécouvrir une figure majeure de la médecine haïtienne dont l'engagement, le savoir et l'humanisme ont profondément marqué son temps.
Nous sommes heureux d'inaugurer la rubrique Mémoire & Patrimoine de TheLibrisWorld avec ce premier article, qui illustre parfaitement notre volonté de préserver, transmettre et faire vivre les histoires qui composent notre héritage collectif.
Nous vous souhaitons une excellente lecture.
À l’été 2026, après avoir publié sur Medium un texte intitulé Dr Paul Salomon: un pionnier effacé, un grand serviteur oublié, j’aurais pu glisser dans une paresse tranquille. Je pensais avoir cerné cette sommité de notre médecine, l’avoir sagement rangée dans le grand meuble des souvenirs nationaux. Mais les archives ont cette manière bien à elles de nous hanter. Je suis allé revisiter deux numéros du Nouvelliste découverts en 2021. Dans la bibliothèque numérique, le premier est classé à la date erronée du 26 juin, mais son en-tête dit autre chose: №21.460 — Vendredi 29 juin 1945. Le second, le №21.463, porte la date du Lundi 2 juillet 1945. En tournant ces pages virtuelles, j’ai vu resurgir tout un monde d’ombres oubliées, une fin d’après-midi de juin où Port-au-Prince célébrait un homme qui semblait traverser le siècle sur la pointe des pieds.
Le premier article s’ouvrait sur une annonce, un rendez-vous avec l’histoire intime du pays: « DEMAIN, 50 Ans de Carrière du Dr Paul Salomon ». Le journaliste y rappelait que l’hommage n’appartenait pas seulement à la Faculté, mais à la Nation tout entière. Salomon était né aux Côteaux le 15 janvier 1872. Cinquante ans de médecine n’avaient pas éteint sa flamme, malgré les vicissitudes haïtiennes. Professeur, Doyen, puis Ministre de l’Instruction Publique — une époque lointaine où il avait fondé une école normale de garçons, plus tard effacée par le gouvernement de Louis Borno.
Il y avait chez cet homme une élégance mélancolique. Le rédacteur du Nouvelliste glissait ce détail : Salomon était un humaniste qui possédait l’une des plus belles bibliothèques du pays. Par deux fois, sa maison fut la proie des flammes. Dans les décombres et la cendre, il avait perdu des notes précieuses et, surtout, toute sa correspondance avec Anténor Firmin. On imagine ces lettres disparues, ces conversations silencieuses entre deux esprits élevés, définitivement muettes.
Pourtant, Salomon survivait aux destructions. Le journaliste évoquait sa présence à l’Hospice Saint-François de Sales, où il était entré vers 1909, appelé par Mgr Pichon. À ses côtés, il y avait alors Charles Mathon et ce même Louis Borno, qui n’était encore qu’un simple étudiant. C’est là, sous la direction scientifique de Salomon, que l’élite médicale s’était formée, dans cet hospice autrefois fondé sous la présidence de Salnave par une femme dont le nom résonne comme un parfum d’autrefois : Mademoiselle Astrée Lechaud. Citant Rabelais, l’article rappelait que « science sans conscience n’est que la ruine de l’âme », célébrant cette droiture qui faisait de lui un digne disciple d’Esculape, un homme ayant magnifiquement rempli sa « journée ».
Le second texte, paru le lundi 2 juillet sous le titre « Les Fêtes du Cinquantenaire du Dr. Paul Salomon », raconte la suite, l’événement lui-même. On y comprend que Salomon a brisé une sorte de malédiction invisible qui pesait sur la Faculté. Jusqu’alors, une fatalité touchait les illustres praticiens haïtiens, qui s’en allaient toujours juste avant d’atteindre leurs noces d’or professionnelles : le Dr Pêche Grellet, parti au moment de toucher au but; le Dr Charles Mathon, tirant sa révérence sans bruit avant les cinquante ans révolus ; et le Dr Hudicourt, qu’on disait pourtant « bâti de sable et de chaux », affaissé en pleine maîtrise.
Mais ce samedi 30 juin 1945, jour anniversaire de sa toute première prescription médicale rédigée un demi-siècle plus tôt, la fatalité avait reculé. Le chroniqueur, signant des initiales J. M., note qu’on « s’écrasait littéralement » dans l’amphithéâtre de l’École de Médecine. Contrairement aux jubilés d’avocats de l’époque — ceux d’Auguste Bonamy, de Fabius Luxembourg Cauvin ou de Lespinasse, parfois assombris par de mesquines intrigues politiques, des méfiances sourdes ou des abstentions calculées — , l’hommage à Salomon flottait au-dessus des rivalités de classes, de personnes ou d’intérêts. C’était une unanimité vibrante, le motif d’un orgueil national légitime. Le journaliste y voyait l’attestation de la vitalité du pays et du potentiel de dévouement de ses fils envers la terre des ancêtres.
Un instant suspendu a marqué la cérémonie lorsque le Ministre Gontran Rouzier a passé au cou du vieux médecin la cravate de Grand Commandeur de l’Ordre National « Honneur et Mérite », déclenchant un tonnerre d’applaudissements qui traduisait la satisfaction de toute la capitale. L’après-midi prit un tour plus intime, plus affectueux. Des confrères voûtés par l’âge, silhouettes nostalgiques de l’ancienne École, sont venus donner l’accolade fraternelle à leur ancien professeur. Puis vinrent les toutes dernières promotions, de jeunes visages pleins de déférence. Dans les couloirs, les générations se croisaient, les époques se superposaient :
Je suis de la promotion de 1910, disait l’un.
Moi de 16, répondait un autre.
Un autre encore était de 1920. Face à eux, un sourire détendait enfin le visage austère du cher Maître, interrogeant ses souvenirs et se rappelant le temps où ces collègues installés n’étaient que de simples étudiants.
Le lendemain, le dimanche matin, la mémoire s’est déplacée à la chapelle de l’Hospice Saint-François de Sales. Après la messe, on apposa une plaque commémorative pour honorer ce médecin des « deux fois pauvres », ce directeur qui, face à une caisse souvent vide, faisant intervenir ses relations et transmettant sa foi à ses assistants, n’avait jamais renoncé au grand ministère de l’entraide sociale. J. M. termine sa chronique sur une image fugitive, presque cinématographique : celle des malades d’hier, ramenés à l’existence par les cures du grand clinicien, et de ceux du jour, « raidis sous leur drap », mêlant leur gratitude muette vers celui qu’ils considéraient, au chevet des grandes détresses, comme le sauveur d’hier, d’aujourd’hui et de demain.
Gilbert Mervilus, 12 juillet 2026
Le Personnel de l’Ecole de Medecine de 1918 a 1922-De droite a gauche:Dr Justin Dorsainvil, Dr Paul Salomon, Dr Horace Perigord, Dr Charles Mathon, Dr Lebrun Bruno, Dr Kernizan, Dr Catts Pressoir, Dr Edouard Roy, Dr Moliere Civil, Dr Benony Hyson, Dr Emmanuel Day, Dr Lamartine Camille, Dr Louis Baron, Dr. Laurenceau.
À travers cet article, Gilbert Mervilus nous rappelle que la mémoire ne vit pas seulement dans les livres d'histoire. Elle continue d'exister grâce aux femmes et aux hommes qui prennent le temps de rechercher, de comprendre et de transmettre les récits qui ont façonné notre patrimoine.
Chez TheLibrisWorld, nous croyons que préserver ces histoires, c'est aussi préserver une partie de notre identité. Nous remercions chaleureusement Gilbert Mervilus pour sa confiance et pour sa contribution à cette nouvelle rubrique Mémoire & Patrimoine.
Nous espérons que ce premier article sera le début d'une longue série de découvertes historiques qui permettront à nos lecteurs de voyager à travers le temps et de mieux comprendre les femmes et les hommes qui ont marqué notre histoire.

À propos de l'auteur
Gilbert Mervilus est un auteur passionné par l'histoire, la mémoire et le patrimoine. À travers des recherches rigoureuses et une plume vivante, il redonne une voix aux femmes, aux hommes et aux événements qui ont contribué à façonner l'histoire d'Haïti.
Vous pouvez également retrouver ses publications sur Medium, où il partage régulièrement ses recherches et ses articles historiques.  https://medium.com/@gilbertmervilus

Cet article est publié avec l'aimable autorisation de son auteur, Gilbert Mervilus. Toute reproduction, totale ou partielle, est interdite sans son autorisation préalable.

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