Le Père Mathieu et ses Chiens Noirs
Légende du terroir de Charlevoix
Dans les vieilles familles de Charlevoix, il y a des histoires qu'on raconte pas à voix haute après la tombée du jour.
Des histoires qu'on chuchote près du feu, les yeux baissés, avec cette façon particulière qu'ont les anciens de regarder par-dessus leur épaule avant de commencer. Comme si nommer la chose pouvait l'appeler. Comme si les mots avaient un poids que l'air de nuit pouvait transporter jusqu'aux oreilles de quelque chose qui attendait dehors.
L'histoire du Père Mathieu est une de ces histoires-là.
I. L'homme qu'il était
Il faut d'abord comprendre ce qu'était le Père Mathieu avant de comprendre ce qu'il est devenu.
Dans les années qui suivirent la Conquête — ces années grises et incertaines où le pays cherchait encore à comprendre ce qu'il était devenu — le Père Mathieu Garneau officiait dans une petite paroisse perdue entre les montagnes et le fleuve, quelque part dans les terres hautes de Charlevoix. Un village de rien du tout. Quelques dizaines de familles. Des hivers à faire plier les sapins sous le poids de la neige. Des étés trop courts pour oublier ce qui venait après.
Le Père Mathieu était un homme grand. Maigre comme un jeûne de carême. Des mains trop longues pour son corps, des yeux trop clairs pour un homme de foi — d'un gris presque blanc qui mettait les paroissiens mal à l'aise sans qu'ils sachent exactement pourquoi. Quand il célébrait la messe, sa voix remplissait l'église en bois sans effort, comme si elle venait de plus loin que sa gorge.
On le respectait. On le craignait un peu. On l'aimait pas vraiment.
Ce qui est souvent le sort des hommes d'église dans les petits villages — trop proches du sacré pour être tout à fait humains, trop humains pour être tout à fait sacrés.
Ce qu'on savait pas — ce qu'on soupçonnait sans oser le formuler — c'est que le Père Mathieu portait quelque chose depuis longtemps. Quelque chose de lourd et de noir qu'il gardait enfermé derrière ses yeux gris comme on garde une bête derrière une porte verrouillée.
L'orgueil.
Pas l'orgueil ordinaire des hommes ordinaires. L'orgueil des hommes qui ont touché au sacré et qui ont décidé que ça leur donnait des droits que les autres n'avaient pas.
II. La nuit du pacte
L'hiver de 1771 fut le plus cruel que Charlevoix avait connu depuis des générations.
La neige commença en octobre et ne s'arrêta plus. Les rivières gelèrent jusqu'au fond. Les animaux mouraient dans les étables malgré les feux qu'on entretenait jour et nuit. Les provisions fondaient trop vite et le printemps refusait de venir.
Dans le village du Père Mathieu, trois enfants moururent en janvier. Deux vieillards en février. Une jeune mère en mars — avec son enfant qui n'avait pas encore de prénom.
Les paroissiens priaient. Le Père Mathieu priait avec eux. Mais dans le secret de son cœur — dans ce coin noir qu'il montrait à personne — quelque chose se durcissait. Se tordait. Devenait autre chose que de la foi.
Pourquoi, pensait-il les nuits d'insomnie dans son presbytère glacé, pourquoi un Dieu qui entend tout laissait mourir des enfants dans la neige ?
C'est une question que beaucoup d'hommes se posent. La plupart trouvent une façon de vivre avec, ou de ne pas vivre avec. Le Père Mathieu, lui, trouva une réponse différente.
Si Dieu n'entendait pas — peut-être qu'une autre puissance, elle, écoutait.
On raconte que c'est la nuit du vendredi saint qu'il sortit seul dans la tempête.
Pas avec son étole. Pas avec son chapelet. Juste lui et cette chose noire qu'il portait depuis trop longtemps et qui avait finalement pris toute la place.
Il marcha pendant des heures dans la forêt obscure, la neige jusqu'aux genoux, le vent qui hurlait entre les épinettes comme quelque chose qui avait faim. Il marcha jusqu'au vieux carrefour — là où trois chemins se croisaient au cœur de la forêt, loin de toute croix, loin de toute lumière humaine.
Les anciens savaient que les carrefours sont des endroits de passage. Des endroits où les frontières s'amincissent. Où ce qui normalement reste de l'autre côté peut, si on l'appelle correctement, franchir la ligne.
Le Père Mathieu s'agenouilla dans la neige.
Et il appela.
Ce qu'il dit exactement — personne le sait. Les mots du pacte appartiennent à celui qui les prononce et à celui qui les reçoit. Mais on sait ce qui arriva après.
Le vent s'arrêta.
D'un coup. Complètement. Comme si quelque chose avait fermé une porte.
Et dans ce silence absolu, surnaturel, qui n'aurait pas dû exister au cœur d'une tempête de mars — le Père Mathieu entendit d'abord un seul son.
Un grognement.
Bas. Profond. Venu de partout à la fois et de nulle part en particulier.
Puis un autre. Et un autre encore.
Et du noir entre les arbres — des yeux. Des dizaines de paires d'yeux. Rouges comme des braises dans l'obscurité. Qui s'approchaient lentement, sans bruit, sur la neige qui aurait dû craquer sous leur poids et qui ne craquait pas.
Les chiens.
III. Ce qu'il devint
Le lendemain matin, les paroissiens trouvèrent le presbytère vide.
La porte grande ouverte sur le froid. La soutane du Père Mathieu pliée soigneusement sur la chaise — comme si son propriétaire l'avait posée là avant de partir pour ne plus revenir. Son chapelet sur la table. Sa bible ouverte sur une page que personne n'osa lire.
On chercha. On fouilla la forêt pendant trois jours. On ne trouva rien.
Pas de corps. Pas de traces dans la neige — ce qui était impossible, physiquement impossible, et que personne ne sut comment expliquer.
On conclut à la folie. À la mort par le froid. On envoya une lettre à l'évêché. On attendit un nouveau curé.
Et on essaya d'oublier.
Mais l'oubli ne tint pas longtemps.
Dès le printemps suivant, les témoignages commencèrent.
Un habitant qui rentrait tard de chez son voisin, par le chemin qui longeait la forêt — avait vu des lumières rouges entre les arbres. Trop basses pour être des étoiles. Trop mobiles pour être des feux follets. Et derrière ces lumières — une silhouette grande et maigre, une démarche qu'il connaissait, qu'il aurait reconnue entre mille.
Une femme qui revenait de la messe du soir — avait entendu un bruit dans le fossé bordant le chemin. Elle s'était arrêtée. Le bruit s'était arrêté aussi. Elle avait repris sa marche. Le bruit avait repris. Elle avait couru jusqu'à chez elle sans regarder derrière elle. Elle refusa de sortir la nuit pendant deux ans.
Un vieux chasseur qui connaissait la forêt comme sa propre maison, qui ne croyait à rien qu'il pouvait pas toucher de ses propres mains — était rentré un soir blanc comme un drap de lit, les mains qui tremblaient si fort qu'il avait pas pu tenir sa tasse de thé. Il dit juste une chose avant de se taire pour le reste de la soirée.
— C'est le Père Mathieu. Il est avec ses chiens. Et il cherche quelque chose.
IV. Ce qu'il cherche
C'est là que les histoires divergent selon les familles, selon les villages, selon l'ancêtre qui l'a raconté et comment il l'a raconté.
Certains disent que le Père Mathieu cherche des âmes. Que son pacte exigeait un prix — qu'il avait promis des âmes en échange de ce qu'on lui avait donné cette nuit de mars. Et que ses chiens l'aident à les traquer. Que chaque âme livrée rallonge son existence de quelques années. Qu'il est condamné à chasser pour l'éternité ou jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne à trouver.
D'autres disent que c'est plus compliqué que ça. Que le Père Mathieu cherche pas des âmes au hasard. Il cherche les pécheurs — les vrais, pas ceux du confessionnal ordinaire. Les hommes qui ont trahi. Les femmes qui ont menti. Ceux qui portent quelque chose de noir dans le cœur, comme lui portait quelque chose de noir dans le sien. Que ses chiens sentent ça de loin. Que tu peux pas cacher ce genre de chose à des créatures qui viennent de là où elles viennent.
Et puis il y a ceux — les plus vieux, ceux dont les familles sont dans Charlevoix depuis les tout premiers temps — qui disent la version qui fait le plus froid dans le dos.
Que le Père Mathieu cherche pas les pécheurs.
Qu'il cherche les croyants.
Ceux qui croient encore, profondément, sincèrement — et qu'il veut leur montrer ce qu'il a vu cette nuit au carrefour. Ce qu'il y avait de l'autre côté. Ce qui l'attendait et ce qui lui a répondu. Parce que depuis cette nuit-là il est plus capable de supporter d'être le seul à savoir.
C'est cette version-là qui fait le plus peur.
Parce qu'elle veut dire que les bons sont pas plus en sécurité que les mauvais.
V. Les signes
Dans les familles de Charlevoix et du Saguenay qui ont gardé la mémoire — on connaît les signes.
Le premier signe — les chiens du voisinage qui se taisent tous en même temps. D'un coup. Sans raison. Les chiens entendent ce que les humains entendent pas. Et ce qu'ils entendent cette nuit-là les rend silencieux comme la mort.
Le deuxième signe — une odeur. Froide, métallique, comme la neige en novembre mais avec quelque chose d'autre en dessous. Quelque chose qui rappelle la pierre humide des vieux sous-sols d'église. Ceux qui ont senti cette odeur-là la reconnaissent pour toujours.
Le troisième signe — les lumières rouges entre les arbres. Toujours en nombre impair. Trois. Sept. Treize. Jamais deux, jamais quatre. Les nombres pairs appartiennent à l'ordre du monde. Les nombres impairs — à autre chose.
Si tu vois les trois signes en même temps — tu rentres chez toi. Tu barres ta porte. Tu allumes toutes les chandelles que t'as. Et tu prononces pas de nom — ni le sien, ni celui de personne d'autre que t'as aimé et perdu. Parce que ses chiens reconnaissent le chagrin aussi bien que le péché.
Tu attends l'aube.
L'aube les arrête toujours.
Jusqu'à présent.
VI. La dernière fois qu'on l'a vu
La dernière mention documentée du Père Mathieu et ses chiens remonte à l'hiver 1943.
Un forestier du Lac-Saint-Jean — homme sobre, travaillant, père de six enfants, pas du genre aux histoires — était sorti vérifier ses pièges par une nuit de janvier sans lune. Il avait fait ce trajet des centaines de fois. Il connaissait chaque arbre, chaque rocher, chaque tournant du chemin.
Il rentra à l'aube, les pièges non vérifiés.
Il raconta à sa femme ce qu'il avait vu dans la forêt. Elle ne répéta l'histoire qu'une seule fois — à sa fille aînée, des années plus tard, sur son lit de mort. Et la fille aînée la répéta une seule fois — à la personne qui la recueillit ici.
La silhouette grande et maigre dans la clairière. La soutane noire qui ne semblait pas soumise au vent comme le reste. Les yeux gris — gris blanc — qui regardaient sans ciller depuis l'obscurité. Et derrière lui, dans les arbres, les lumières rouges — treize paires — qui bougeaient sans bruit sur la neige.
Ce que le forestier dit avoir entendu — une voix. Basse, posée, qui portait dans le silence de la forêt comme si la distance n'existait plus.
Trois mots seulement.
Viens avec moi.
Il courut.
Il courut sans s'arrêter jusqu'aux lumières de sa maison et il entra et il barra la porte et il s'assit dans sa chaise et il ne bougea plus jusqu'au matin.
Il ne retourna jamais dans cette partie de la forêt.
Il ne parla plus jamais du Père Mathieu.
Mais jusqu'à la fin de sa vie — chaque soir sans exception — il vérifia que toutes les chandelles de la maison étaient allumées avant que la nuit tombe complètement.
Juste au cas.
Dans certaines familles de Charlevoix, on dit encore — quand les chiens du voisinage se taisent tous en même temps par une nuit d'hiver sans lune — on dit encore, à voix basse, les yeux baissés :
"Le Père Mathieu est dehors ce soir."
Et on allume les chandelles.
Toutes les chandelles.


Si le Père Mathieu vous a suivi jusque dans vos pensées ce soir... c'est que vous êtes au bon endroit.
© Élisabeth de Cordoba (Manon Lacombe) — Tous droits réservés. Toute reproduction, copie ou diffusion de ce texte sans autorisation écrite de l'auteure est strictement interdite.
Un immense merci à vous, chers lecteurs, d'avoir pris le temps de vous aventurer dans cet univers de légendes et d'ombres. Votre curiosité est la plus belle des récompenses pour une auteure. À très bientôt pour de nouvelles histoires qui font frissonner.
Élisabeth de Cordoba (Manon Lacombe)
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