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La Chasse-Galerie

Un conte du Québec ancien — Hiver 1802

Il était une fois, dans les grands bois du nord, un camp de bûcherons perdu au cœur de l'hiver. La neige avait tout recouvert — les sapins, les sentiers, les souvenirs de l'été — et le froid était si vif que les arbres eux-mêmes craquaient dans la nuit comme des coups de fusil. Les hommes du camp étaient là depuis le mois d'octobre, loin de leurs familles, loin de leurs villages, loin de tout ce qui leur était cher.
Ce soir-là, c'était le réveillon du jour de l'An. Dans les villes et les villages du bas du fleuve, les gens festoyaient, dansaient, s'embrassaient à minuit sous les étoiles. Mais au camp, il n'y avait que le vent dans les épinettes et le crépitement du feu dans le poêle de fonte.
Baptiste Durand était assis dans son coin, la pipe aux lèvres, les yeux perdus dans les flammes. Il pensait à Marie-Anne, sa promise, qui l'attendait à Contrecœur sur le bord du fleuve. Il la voyait dans sa tête — ses cheveux noirs, ses yeux rieurs, sa façon de chanter quand elle pétrissait le pain. Et plus il pensait à elle, plus le camp lui semblait étroit, plus l'hiver lui semblait long.
— Mes amis, dit-il tout à coup en se levant, je donnerais bien quelque chose pour être à Contrecœur ce soir.
Les autres bûcherons levèrent les yeux de leurs cartes. Il y avait là Jos Montferrand le colosse, Ti-Jean Beaulieu le rouquin, et les frères Larivée qui ne se quittaient jamais. Des hommes durs comme le bois qu'ils abattaient, mais qui avaient eux aussi, ce soir-là, un goût de nostalgie dans la gorge.
— Pour aller à Contrecœur, dit Ti-Jean en soufflant sur ses cartes, il faudrait voler, Baptiste.

Un silence tomba dans le camp. Dehors, le vent hurla plus fort. Et c'est alors qu'un homme que personne n'avait remarqué — assis dans l'ombre du fond, enveloppé dans un manteau noir comme la nuit — leva la tête et sourit.

Il s'appelait Vauvert. Personne ne savait d'où il venait ni depuis quand il était là. Il avait des yeux comme des braises et des mains trop longues pour un homme ordinaire.
— Voler, dit-il de sa voix douce, c'est précisément ce que je vous propose.
Les bûcherons se regardèrent. Baptiste sentit un frisson lui courir dans le dos — pas le frisson du froid, mais l'autre, celui qu'on ressent quand on sait qu'on est à la croisée des chemins.
— Je connais une façon, continua Vauvert en se levant lentement. Un canot d'écorce. La Chasse-Galerie. Six heures de temps — aller et retour. Vous serez à Contrecœur avant minuit et revenus avant l'aube. Il suffit de prononcer les paroles, d'obéir à trois règles, et de me laisser conduire.
— Et le prix ? dit Baptiste.
Vauvert sourit encore. Ce sourire-là ne ressemblait à aucun autre.
— Votre âme, dit-il simplement. Enfin — seulement si vous brisez l'une des trois règles.
Les trois règles étaient simples, dit-il. Ne pas prononcer le nom de Dieu pendant le voyage. Ne pas frôler les croix des clochers en passant au-dessus des villages. Et ne pas toucher à l'alcool avant le retour.
— Trois règles, répéta Baptiste. C'est tout ?
— C'est tout, dit Vauvert.
Ils acceptèrent. Tous les cinq — Baptiste, Jos, Ti-Jean et les frères Larivée. Ils sortirent dans la nuit glaciale et trouvèrent le canot d'écorce appuyé contre un grand sapin, là où il n'y avait rien une heure plus tôt. Il était long et rouge et brillait d'une lumière étrange sous la lune.
Vauvert prononça les paroles — des mots que Baptiste n'avait jamais entendus et qu'il n'aurait su répéter — et le canot s'éleva dans l'air aussi doucement qu'une plume portée par le vent.
Ce qui suivit fut la chose la plus belle et la plus terrifiante que Baptiste Durand eût jamais vue. Le canot filait dans le ciel d'hiver à une vitesse folle, rasant les cimes des épinettes, tournant autour des montagnes, plongeant dans les vallées pour remonter aussitôt vers les étoiles. En bas, le pays défilait comme un rêve — les forêts noires, les rivières figées, les fermes solitaires avec leurs fenêtres allumées.
— Voilà Québec ! cria Ti-Jean en pointant les lumières de la ville.
— Voilà Trois-Rivières ! dit un des frères Larivée.
Et ils passèrent au-dessus des clochers comme des oiseaux — prudemment, les yeux fixés sur les croix pour ne pas les frôler — et les cloches de minuit commençaient à sonner quand le canot se posa en douceur dans un champ enneigé à la sortie de Contrecœur.
Baptiste courut jusqu'à la maison de Marie-Anne. Elle était à la veillée chez ses parents, et quand elle le vit apparaître dans l'embrasure de la porte, son visage s'éclaira d'un bonheur si grand que Baptiste oublia pendant un moment le canot, Vauvert, et les trois règles.
Ils dansèrent. Ils rirent. Baptiste tint Marie-Anne dans ses bras et lui promit que c'était leur dernier hiver séparé — qu'au printemps il reviendrait pour de bon et qu'ils se marieraient avant l'été.
Mais le temps passait. Et Jos Montferrand, qui avait retrouvé de vieux amis au village, avait oublié la troisième règle. Quand Baptiste le retrouva, Jos chancelait, les joues rouges, une bouteille de caribou à la main.
— Jos ! dit Baptiste entre ses dents. La règle !
Jos le regarda sans comprendre et rit de son grand rire tonitruant.
Le cœur de Baptiste se serra. Il regarda Vauvert — qui se tenait à l'écart, immobile dans la nuit, et qui souriait de ce sourire-là.
Il fallait partir. Vite. Avant que Jos ne soit trop ivre pour tenir une pagaie. Avant que Vauvert ne réclame son dû.
Baptiste prit Jos par le bras, rassembla les autres, et ils coururent jusqu'au champ où le canot les attendait. Le retour fut plus chaotique que l'aller — Jos chantait à tue-tête, le canot zigzaguait, et Baptiste pagayait de toutes ses forces en priant le ciel sans prononcer les mots qui auraient brisé la règle.
Ils arrivèrent au camp juste avant l'aube. Le canot se posa si brusquement dans la neige que tous les cinq roulèrent dans le blanc, haletants, tremblants, vivants.
Baptiste se releva le premier et chercha Vauvert des yeux.
Il n'y avait personne. Juste la forêt, le froid, et les premières lueurs grises du matin qui commençaient à teindre le ciel à l'est.
Le canot avait disparu.
Jos Montferrand s'assit dans la neige et regarda ses mains comme s'il ne les reconnaissait pas. Les frères Larivée se signèrent. Ti-Jean Beaulieu ne dit pas un mot — mais on remarqua que ses cheveux roux, ce matin-là, avaient blanchi aux tempes.
Baptiste, lui, rentra dans le camp, s'agenouilla devant le crucifix accroché au mur et remercia le ciel en silence. Il avait revu Marie-Anne. Il avait tenu sa promesse. Et il était revenu avec son âme.
Au printemps, il quitta le camp pour ne plus y revenir. Il épousa Marie-Anne avant l'été, comme il l'avait dit.
Et il ne parla jamais de la Chasse-Galerie — sauf une fois, vieux et blanc de cheveux, à ses petits-enfants rassemblés autour de lui un soir d'hiver. Il leur raconta tout, dans le détail, sans rien omettre.
Et quand il eut fini, il se tut un long moment, les yeux sur le feu.
— La leçon, dit-il finalement, c'est pas que le diable n'existe pas. C'est qu'il existe, et qu'il compte sur vous pour oublier les règles.
Et c'est depuis ce temps-là que les vieux du pays disent aux enfants de ne jamais faire de pacte avec l'inconnu — surtout les nuits d'hiver, quand le vent hurle fort et que les étoiles brillent trop. Car le diable, lui, n'oublie jamais une âme qu'il a failli avoir. Et il attend, patient comme le froid, que quelqu'un oublie les règles.
Et si, par une nuit de janvier, vous levez les yeux vers le ciel noir et que vous apercevez une lumière qui file trop vite pour être une étoile — ne criez pas, ne pointez pas du doigt. Rentrez chez vous, verrouillez la porte, et ne prononcez surtout pas le nom de celui qui conduit.
© thelibrisworld — Tous droits réservés. Merci de me lire et de partager ce conte avec ceux que vous aimez.

Élisabeth de Cordoba Autrice indépendante ThelibrisWorld.

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