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L`envers des mots - Chronique de Fab

Mendiants et Orgueilleux - Albert Cossery
CHEF D’OEUVRE MÉCONNU D’UN DES MEILLEURS AMIS DE CAMUS

Pour cette deuxième chronique je voulais vous faire découvrir ce chef-d’oeuvre qui manque cruellement de visibilité. J’y tenais beaucoup tant par sa portée qui m’envahit particulièrement que par la manière dont cet ouvrage m’a possédé. Il s’agit là de ma première immersion totale dans les pages d’un livre, et de la première trace indélébile que la lecture m’a laissé.

→ De quoi ça parle ?
Dans les ruelles brûlantes du Caire, un ancien professeur, Gohar, a tout laissé tomber : le savoir, le prestige, la respectabilité. Il vit désormais dans une chambre misérable, dort, fume, traîne avec les mendiants et les marginaux, comme si la paresse était devenue son manifeste.
Face à eux, un commissaire obstiné s’acharne à comprendre, contrôler, punir. Plus il cherche à rétablir l’ordre, plus cet ordre apparaît pour ce qu’il est : une mascarade. Quand un crime sordide vient troubler cette apparente fainéantise organisée, le commissaire, obsessionnel, se met à traquer et à confronter ce petit peuple insoumis. Commence alors une chasse absurde où l’autorité se ridiculise à vouloir contrôler ceux qui n’ont déjà plus rien à perdre
Ce qui se noue alors n’est pas un simple affrontement policier / voyous, mais un duel silencieux entre deux conceptions de l’existence : celle qui se prosterne devant la loi sociale, et celle qui, depuis le trottoir, lui répond par un sourire fatigué et libre.

Portée de l’oeuvre
Lire “Mendiants et Orgueilleux”, ce n’est pas lire un roman conventionnel ; c’est s’offrir une cure des illusions modernes et retrouver une sagesse ancestrale sur le désir, la satisfaction et la véritable liberté. Prendre un temps, comme une retraite pour réfléchir. Cossery, avec une langue d’une apparente simplicité mais d’une profondeur abyssale, nous emmène dans le Caire des années 1940, mais surtout, il nous projette dans l’intimité d’une philosophie de vie radicalement simple et anti-moderniste.
On découvre, sous couvert d’une histoire haletante, une critique radicale et désarmante de notre société de consommation et de nos quêtes incessantes de possession et de pouvoir.
Dans le quartier des mendiants, où la subsistance est une lutte quotidienne mais où la satisfaction immédiate du besoin (un repas, un échange, dormir) est une fin en soi, on découvre une forme d’hédonisme stoïque. Les personnages ne désirent pas accumuler. Leur orgueil réside dans leur indépendance vis-à-vis des possessions matérielles et de la société. Ils sont “riches” de leur absence de besoin, et par là même, libres et insaisissables.
Cossery nous montre que le désir, lorsqu’il est assouvi dans l’immédiateté, perd dans sa profondeur et dans son bonheur. Il ne devient alors “qu’acquis”, et ne vit seulement plus que dans le regard d’autrui; tandis que nous passons à autre chose, dans une course effrénée et inlassable, vers un autre but, creusant un trou dont nous ne verrons donc jamais le fond mais dans lequel se terre un peu plus chaque jour notre inexistence.
Gohar et le commissaire ne sont pas seulement deux personnages opposés ; ils incarnent deux façons de se tenir dans l’existence. L’un choisit la marginalité pour sauver sa dignité intérieure, l’autre s’agrippe à sa fonction et perd peu à peu toute densité humaine. Le lecteur est placé entre les deux, sommé silencieusement de se demander :
De quel côté, en réalité, se trouve la misère : sous les haillons des mendiants, ou derrière l’uniforme du commissaire ?
C’est cette question, traduite par le face‑à‑face Gohar / commissaire, qui donne au roman sa portée philosophique : une critique du pouvoir et de la respectabilité, non par le discours théorique, mais par la simple observation de ce que deviennent les hommes quand ils se confondent – ou non – avec leur rôle.

→ pourquoi le lire ?
Nous offrant une pause en paix dans la tourmente de la société, le livre nous invite à méditer sur différents aspects qui ont toute leur actualité :

Réfléchir à notre rapport au travail et à l’argent : Qu’est-ce qui nous pousse réellement à travailler ? Est-ce le besoin ou l’illusion du manque ? Quelle dimension l’argent revêt pour nous et à quel point nous sert-il jusqu’à ce qu’on lui soit nous même asservis ?

Interroger la notion de bonheur : Est-il dans l’avoir ou dans l’être ? Le livre penche résolument vers l’être, la satisfaction simple, l’instant présent. Etre libre de soit même, des autres et des dogmes; s’absolvant de l’importance de l’image et du paraitre.

Lire ce texte, c’est s’offrir une balade lente dans l’ombre de ruelles poussiéreuses, où se cache une leçon de vie dispensée avec finesse, simplicité et philosophie. C’est redécouvrir que la richesse la plus précieuse est peut-être l’indépendance d’esprit. Dans un monde obsédé par la performance et la croissance, “Mendiants et Orgueilleux” est une ode à la puissance de la simplicité, de la paix et de la liberté intérieure.
C’est un livre qui, une fois lu, résonne longtemps et pousse à réévaluer ses propres priorités.

Cossery pose une interrogation brutale :
Et si le vrai courage n’était pas de “réussir sa vie”, mais d’avoir l’audace de la soustraire aux regards des autres ?

Gohar nous offre un miroir : il représente le fantasme secret de beaucoup d’entre nous (tout laisser tomber) poussé à son paroxysme – et assumé. Le suivre, c’est tester ses propres limites : jusqu’où serions‑nous prêts, à aller dans ce refus ? Jusqu’où tiendrait notre orgueil, une fois le confort et la superficialité arrachés.
”jusqu’où tiendrait notre orgueil une fois mendiant?”
Ce livre laisse en chacun de nous une fine cicatrice incarnant le vide entre nos deux parts d’existences. La vie responsable de l’Homme moderne qui doit évoluer socialement et la vie libre et paisible qui se concentre sur l’intériorité et la grandeur d’âme.
Ces pages sont comme le fil de rivière qui sépare deux rives, nous questionnant inlassablement vers quel bord nous tendons.

→ réfléchir en fermant le livre
Cossery pose une question existentielle que notre époque n’a toujours pas résolue : Que vaut une vie “réussie” si elle se paie de la perte de soi ?
Ses mendiants, orgueilleux et démunis, dévoilent que la pauvreté la plus tragique n’est peut-être pas matérielle, mais intérieure : celle de ceux qui obéissent, courent, accumulent, sans jamais se demander pour qui ni pourquoi; passants alors à coté de leur existence.

Merci à Fab pour ce texte, pour cette réflexion, et pour cette manière singulière d’explorer ce qui se cache sous la surface des mots.

Sa plume invite à ralentir, à observer autrement, et à ressentir avec plus de justesse.

Vous pouvez découvrir son univers et ses écrits ici :
   https://substack.com/@fabeden

Ce texte est publié avec l’accord de son auteur.
Toute reproduction, modification ou diffusion sans autorisation est interdite.

Élisabeth De Cordoba
Autrice et artiste

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