L'IROKO — L'ARBRE QUI EST UN ROI
Un conte d'Élisabeth de Cordoba Basé sur les vraies légendes du Bénin


Il était une fois — et ce n'était pas il y a longtemps, c'était au XVIIe siècle, ce qui dans la vie d'un arbre est presque hier — un roi qui refusa de mourir comme les autres hommes.
Il s'appelait Kpassè.
Il était le souverain du peuple Houéda, dans ce pays qu'on appelait alors le Dahomey et qu'on appelle aujourd'hui le Bénin — cette terre d'Afrique de l'Ouest où les dieux marchent encore parmi les hommes, où les arbres parlent à ceux qui savent les écouter, et où le vaudou n'est pas une superstition mais une façon de comprendre le monde.
Kpassè régnait sur Ouidah — une ville côtière, chaude, parfumée, traversée par les vents de l'Atlantique et par les esprits de ceux qui n'étaient plus là mais qui n'étaient pas partis pour autant.
Et puis vint la guerre.
La disparition du roi
Les armées du royaume voisin avançaient. Leurs tambours résonnaient depuis des jours — ce bruit sourd et régulier qui annonçait la conquête, l'humiliation, la fin de quelque chose qu'on ne pourrait jamais tout à fait reconstruire.
Kpassè se retrouva acculé à l'orée d'une forêt — une forêt dense, humide, pleine de cette obscurité verte et silencieuse que seules les forêts africaines savent créer. Derrière lui les arbres. Devant lui ses ennemis. Et autour de lui ses hommes qui attendaient un miracle ou une mort digne.
Kpassè choisit autre chose.
Les anciens disent qu'il ferma les yeux. Qu'il prononça des paroles que personne d'autre n'avait jamais prononcées — des paroles que le Fâ lui avait données, le grand oracle du Dahomey, ce système de divination sacré qui sait ce que les hommes ne savent pas encore. Qu'il tendit les bras vers le ciel une dernière fois.
Et puis il disparut.
Pas comme on disparaît dans la fuite ou dans la mort. Il disparut autrement — dans la façon dont les choses vraiment sacrées disparaissent, c'est-à-dire en se transformant en quelque chose d'autre, de plus grand, de plus durable.
Le roi Kpassè n'est pas mort comme les autres hommes. Un jour, il aurait mystérieusement disparu pour réapparaître sous la forme d'un grand Iroko, au cœur de la forêt. Lebanco
L'arbre était là depuis toujours. Mais ce soir-là il était différent. Plus grand peut-être. Plus présent. Avec cette qualité particulière des choses qui viennent de recevoir quelque chose d'immense et qui le portent avec cette dignité silencieuse de ceux qui savent ce qu'ils sont.
Les soldats ennemis s'arrêtèrent à l'orée de la forêt.
Ils ne rentrèrent pas.
L'arbre qui est un roi
Aujourd'hui on dit que cet arbre Iroko original est toujours debout, clôturé et drapé de tissu blanc. C'est le point le plus sacré de la forêt. Lorsque le roi de Ouidah est couronné aujourd'hui, il doit d'abord entrer dans cette forêt pour communier avec l'esprit de Kpassè. L'arbre n'est pas une représentation du roi — il est le roi, présidant sa ville à travers les siècles. Ouidah Origins
Voilà ce que c'est que l'Iroko.
Pas un arbre ordinaire. Pas simplement un arbre grand et ancien qui mérite d'être respecté pour sa longévité ou sa beauté. Non — l'Iroko est un être. Une présence. Un pont entre le monde des vivants et celui des esprits, souvent perçu comme habité par des esprits ou des divinités. Fongbebenin
Dans le vaudou béninois — cette religion ancestrale que le monde a longtemps mal comprise et que le Bénin porte comme un héritage précieux — l'Iroko est lié à Loko, une divinité puissante. Loko est parfois décrit comme un esprit qui veille sur la sagesse et la connaissance. Il est particulièrement important pour les prêtres vaudou, car il est vu comme le protecteur de ceux qui pratiquent la religion. On lui accorde également des qualités de guérison. Fongbebenin
Guérir. Protéger. Transmettre la sagesse.
Trois choses que les hommes cherchent depuis toujours et que l'Iroko, dans sa patience millénaire, offre à ceux qui savent le demander correctement.
L'arbre qui rêve
Mais l'Iroko ne se laisse pas approcher facilement.
Il y a dans les textes anciens du Fâ — ces récits sacrés que les Bokonon, les prêtres de la divination, transmettent de génération en génération — une histoire qui dit ceci.
Entre le Baobab, le Kapokier et l'Iroko, qui sera le roi de la forêt ? La question mit jadis ces trois géants au fond d'une lutte farouche. La bataille du trône devint davantage rude lorsque le Baobab et le Kapokier découvrirent que l'Iroko est sacralisé et adoré de tout le village. Fous de jalousie, le Baobab et le Kapokier s'allièrent et conspirèrent contre lui en vue de lui ravir cette place. Dans leur plan, des bûcherons furent commis pour couper l'Iroko. Beninintelligent
Et voilà ce qui arriva.
Alors que le plan des adversaires était bouclé, l'Iroko, l'arbre aux pouvoirs mystiques, rêva qu'il avait été coupé. Il se rendit promptement chez un Bokonon. La consultation donna comme signe Aklan-Gbolosso. Un sacrifice pour déjouer le mauvais sort fut exécuté. Ensuite le Bokonon ceint l'Iroko d'une percale blanche tachée d'huile rouge et sacrifia dessus des poulets et des moutons. Le jour affecté à l'abattage vint. En groupe, les bûcherons se rendirent dans la forêt, entourèrent leur cible et se mirent à lui asséner des coups de hache. À leur surprise, l'arbre ne présenta aucune blessure. Beninintelligent
Aucune blessure.
Les haches s'abattaient et l'écorce demeurait lisse, intacte, indifférente aux coups comme si le métal ne savait pas quoi faire de cet arbre-là. De là l'un d'entre eux réalisa qu'ils s'acharnaient contre un arbre fétiche. Ils entonnèrent alors une chanson de vénération dans laquelle ils reconnaissaient que l'Iroko, à travers le sacrifice du sang, avait déjoué le complot. Beninintelligent
L'Iroko était resté debout.
Comme toujours.
Ce que la forêt garde
La forêt sacrée de Kpassè couvre quatre hectares au cœur de Ouidah, contenant des espèces d'arbres rares dont des Irokos géants de cinquante mètres qui ont disparu ailleurs au Bénin à cause de l'exploitation forestière. Ouidah Origins
Cinquante mètres.
Imaginez cela — un arbre de cinquante mètres de hauteur, dont les racines plongent dans une terre que les rois et les prêtres et les esclaves et les guerriers ont foulée pendant des siècles. Un arbre si haut que ses branches touchent un ciel que les hommes au sol ne voient qu'en fragments, entre les feuilles.
Entre les racines du grand Iroko et les sculptures des dieux, le visiteur ressent ce lien invisible entre passé et présent, visible et invisible. Un lieu où les dieux du vaudou ne dorment jamais. Lebanco
Les dieux du vaudou ne dorment jamais.
Et l'Iroko non plus.
Il est là — ce même arbre, ou un de ses descendants, ce qui dans la logique sacrée revient au même — depuis des siècles. Drapé de tissu blanc. Entouré d'offrandes — des boissons, des aliments, des paroles murmurées par ceux qui viennent lui demander quelque chose. La guérison d'un enfant malade. La protection d'un voyage. La sagesse pour une décision difficile.
Cet arbre multicentenaire aurait le pouvoir de réaliser les vœux. Avec un interdit à respecter impérativement — ne pas souhaiter du mal à autrui. Jeune Afrique
Un seul interdit. Un seul.
Ne pas souhaiter le mal.
C'est une règle simple. Et c'est peut-être la plus importante que l'Iroko nous enseigne — que le sacré n'est pas réservé à ceux qui font les bons rituels ou qui prononcent les bonnes paroles. Il est accessible à tous. À condition de venir les mains propres. Le cœur ouvert. Sans mauvaise intention cachée dans les replis de l'âme.
La leçon de l'Iroko
Les contes finissent toujours par une leçon.
Celle-ci est simple aussi.
Il existe des choses dans ce monde qui ne peuvent pas être abattues — pas parce qu'elles sont invulnérables, mais parce qu'elles portent quelque chose qui dépasse leur propre existence. L'Iroko porte l'esprit d'un roi. Il porte la mémoire d'un peuple. Il porte cette croyance — profonde, ancienne, tenace comme ses racines — que les morts ne partent pas vraiment, qu'ils trouvent simplement un autre endroit pour continuer à veiller sur les vivants.
Aujourd'hui, des siècles après, l'arbre Iroko continue toujours de se manifester à travers sa puissance et assistance magique puisées de son écorce, sa racine, ses fruits et feuilles. Visiter-le-benin
Il est toujours là. Debout dans la forêt sacrée de Ouidah. Entouré de ses gardiens. Visité par ceux qui cherchent quelque chose que le monde moderne ne sait plus leur donner — ce lien entre ce qui est visible et ce qui ne l'est pas, entre les vivants et les ancêtres, entre la terre et le ciel.
Allez le voir si un jour vous passez par le Bénin.
Posez votre main sur son écorce — doucement, avec respect.
Et peut-être — si vous venez sans mauvaise intention dans le cœur — entendrez-vous quelque chose.
Pas des mots. Pas une voix.
Quelque chose de plus ancien que les mots et les voix.
Quelque chose qui ressemble à de la mémoire.


Merci de me lire.
Ce conte est basé sur les vraies légendes de l'Iroko et de la forêt sacrée de Kpassè à Ouidah, au Bénin. Tout ce qui est dit ici sur cet arbre extraordinaire est ancré dans la réalité de cette culture et de ces traditions.
Certaines choses méritent d'être connues. L'Iroko en fait partie.
© Élisabeth de Cordoba — Tous droits réservés Reproduction interdite sans autorisation écrite de l'auteure. thelibrisworld.com
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