Ce que le sable garde
Viens.
Je t'attends depuis longtemps.
Pose tes pieds sur moi — doucement d'abord, comme on pose les mains sur quelque chose qu'on ne connaît pas encore et qu'on veut apprendre. Tu sentiras comment je cède sous ton poids — pas tout à fait, juste assez. Cette façon que j'ai de recevoir ce qui se pose sur moi sans résister et sans disparaître. Je suis là. Je tiens. Et je garde la forme de ce qui me touche avec cette mémoire particulière des choses qui n'oublient pas.
Ta première foulée dans mon sable.
Je la connais déjà.
La chaleur arrive avant tout le reste.
Elle ne frappe pas — elle enveloppe. Lentement, depuis les pieds vers les épaules, avec cette façon d'une chose qui prend son temps parce qu'elle sait qu'elle a tout son temps. Elle glisse sous tes vêtements, entre tes doigts, dans le creux de ta nuque — ces endroits que personne ne pense à couvrir parce qu'on n'imagine pas qu'une chaleur puisse être aussi précise. Aussi intentionnelle.
La mienne l'est.
Je connais les endroits que les gens protègent sans le savoir. Et je vais là — pas pour forcer, pour être là. Pour que tu sentes que je suis là.
Laisse-moi.


Tu résistes encore — je le sens dans la façon dont tu marches, ce pas légèrement raide de quelqu'un qui n'a pas encore décidé de s'abandonner. Ce n'est pas grave. Personne n'arrive dans le désert en sachant déjà comment y être. On apprend. Et j'ai tout le temps du monde pour t'apprendre.
Assieds-toi.
Pose tes mains à plat sur moi.
Sens comment mon sable s'insinue entre tes doigts — ce glissement tiède et doux de milliers de grains qui trouvent leur chemin dans les espaces que tu laisses. Il ne demande pas. Il entre simplement — avec cette patience de ce qui sait que l'espace existe et qu'il suffit d'attendre qu'il s'ouvre. Ferme les yeux. Laisse cette chaleur monter depuis tes paumes vers tes poignets vers tes bras.
C'est moi.
C'est comme ça que je touche.
Le vent vient ensuite — ce vent que je génère moi-même depuis mes profondeurs quand la chaleur du jour rencontre la fraîcheur de ce qui vient. Il passe sur ta peau comme quelque chose de vivant — pas fort, pas violent. Cette façon d'effleurer qui en dit plus que ce qu'il semblerait. Il prend les grains de sable avec lui et les dépose ailleurs — sur ton visage, dans tes cheveux, sur tes lèvres si tu les laisses ouvertes.
Laisse-les ouvertes.
Mon sable sur tes lèvres a un goût — minéral, ancien, avec quelque chose d'autre en dessous que tu n'arriveras pas à nommer mais que ton corps reconnaîtra. Les corps reconnaissent les choses que les mots ne savent pas encore dire.


Attends la nuit.
Tu ne sais pas encore ce que je suis avant d'avoir vu ma nuit.
Quand le soleil part — il part vite ici, pas comme ailleurs, pas cette hésitation des couchers de soleil des endroits humides qui traînent dans leur propre lumière. Ici il part et la nuit arrive avec cette netteté des choses décidées. Et je me transforme.
Ma chaleur du jour était directe. Franche. Elle ne cachait rien.
Ma chaleur de nuit est différente.
Elle monte de sous la surface — depuis ces profondeurs où j'ai gardé le soleil pendant des heures et que je libère maintenant, progressivement, comme un souffle retenu longtemps qui s'échappe enfin. Si tu t'allonges sur moi — et il faut s'allonger, il faut donner toute la surface de son corps à ce moment-là — tu sentiras cette chaleur qui vient d'en dessous et qui enveloppe depuis le sol vers le ciel.
Quelque chose te tient.
C'est moi.
Les étoiles au-dessus — tu ne les as jamais vues comme ça. Toutes là, sans rien entre elles et toi. Et toi allongé sur moi, chaud par en dessous, le ciel illimité par en dessus — cette façon d'être exactement à la bonne place entre deux infinis.
Ne bouge pas.
Reste.
Je connais ce que les gens cachent.
Ils entrent en moi avec leurs histoires serrées contre eux — leurs douleurs, leurs questions, ces choses qu'ils ont portées si longtemps qu'ils ne savent plus qu'ils les portent. Et le désert fait quelque chose qu'aucun endroit ordinaire ne fait — il les laisse poser.
Pas parce que je les prends.
Parce que je suis assez grand pour qu'elles ne pèsent plus de la même façon.
Une douleur dans un appartement de quarante mètres carrés remplit tout l'espace. La même douleur sous un ciel de désert — elle existe encore, je ne mens pas là-dessus, je ne suis pas de ceux qui promettent des guérisons. Mais elle a la place d'exister sans tout envahir. Elle est là — et il y a aussi tout le reste. Le sable. La chaleur. Le vent. Les étoiles. Et ce silence qui n'efface rien mais qui contient tout.


Quand tu repartiras — et tu repartiras, tout le monde repart — tu porteras quelque chose de moi sur toi.
Du sable dans les plis de tes vêtements. Dans tes chaussures. Cette légère brûlure sur les épaules là où le soleil a posé ses mains trop longtemps. Et autre chose — quelque chose que tu ne verras pas mais que les gens autour de toi remarqueront peut-être sans savoir le nommer.
Cette façon que tu auras de prendre plus de place dans l'espace.
Comme quelqu'un qui a été tenu.
Qui sait maintenant ce que ça fait.
Et qui s'en souvient.
© Élisabeth de Cordoba — Tous droits réservés thelibrisworld.com


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