Le Phénix et le Secret de la Flamme Éternelle
Légende chinoise racontée par le Fenghuang lui-même


Je suis né avant le temps.
Avant que les hommes aient appris à nommer les étoiles. Avant que les montagnes aient trouvé leur forme définitive. Avant que les rivières aient creusé leurs lits dans la pierre ancienne de la terre. Je suis né dans le silence qui précède toutes les choses — ce silence profond et chaud qui ressemble à ce qu'on ressent juste avant de comprendre quelque chose d'important.
On m'appelle le Fenghuang.
Les hommes ont beaucoup de noms pour moi selon les époques et les lieux — l'Oiseau Vermillon, l'Oiseau du Feu, le Phénix d'Or, l'Immortel aux Plumes de Flamme. Mais mon vrai nom, celui que me donna le Ciel au moment de ma création, n'appartient à aucune langue humaine. Il ressemble au son que fait le feu quand il trouve du bois sec — ce craquement bref et parfait qui annonce la lumière.
Je suis né de la volonté du Ciel.
Pas par hasard. Rien de ce qui existe vraiment n'arrive par hasard — les hommes croient au hasard parce qu'ils ne voient pas assez loin, parce que leurs yeux ne portent que sur quelques années quand il faudrait voir sur des millénaires pour comprendre le dessin complet. Le Ciel m'a créé parce que la terre avait besoin d'un témoin. Quelqu'un qui traverserait le temps sans en être brisé. Quelqu'un qui porterait la mémoire de ce qui était avant pour que ce qui vient après puisse comprendre d'où il vient.
Ce témoin — c'est moi.
Je dois vous parler de ma forme d'abord — parce que ma forme n'est pas une vanité. Elle est un enseignement.
Mon corps est fait de cinq couleurs qui correspondent aux cinq vertus fondamentales que le Ciel juge nécessaires pour qu'une vie soit bien vécue. Le rouge de mes ailes — c'est la vertu, la droiture, cette façon d'agir juste même quand personne ne regarde. Le blanc de ma gorge — c'est la justice, cette capacité à voir les choses telles qu'elles sont et non telles qu'on voudrait qu'elles soient. Le jaune de mon ventre — c'est la confiance, le fondement sans lequel rien ne peut être construit entre les êtres. Le bleu de mes flancs — c'est la bienveillance, cette ouverture du cœur qui permet de voir dans l'autre quelque chose qui mérite d'être vu. Et le noir qui borde mes plumes comme une calligraphie — c'est la sagesse, la plus difficile de toutes, celle qui vient seulement quand on a beaucoup vécu et qu'on a accepté ce qu'on a vécu sans le fuir.
Ma queue porte les constellations.
Pas une représentation des constellations — les constellations elles-mêmes. Quand je déploie mes plumes dans la nuit les étoiles reconnaissent leur reflet et brillent un peu plus fort. Les astronomes anciens de la cour impériale avaient remarqué ce phénomène sans en connaître la cause — ils notaient dans leurs registres que certaines nuits sans raison apparente le ciel semblait soudainement plus vivant, plus proche, comme si les étoiles s'étaient rapprochées de la terre d'un battement d'aile. C'était moi. Je passais quelque part au-dessus des montagnes dans l'obscurité et mes plumes réveillaient le ciel endormi.
Ma voix contient les cinq tons de la musique parfaite.
Quand je chante — et je ne chante pas souvent, seulement aux moments qui le méritent — les animaux s'arrêtent. Pas de peur. De reconnaissance. Même les tigres dans leurs forêts profondes, même les dragons dans leurs palais sous-marins, même les serpents qui n'ont pas d'oreilles mais qui sentent les vibrations dans la terre — tous s'immobilisent quand ma voix traverse l'air. Parce que ma voix rappelle à toutes les créatures vivantes quelque chose qu'elles ont oublié depuis leur naissance — la mélodie du monde avant que le bruit commence.
Maintenant je dois vous parler de la flamme.
Parce que c'est la flamme qui me définit vraiment. Pas mes plumes. Pas mes cinq couleurs. Pas même ma voix. La flamme.
Une fois tous les cinq cents ans je meurs.
Ne vous attristez pas pour moi — je vous expliquerai. Je vis cinq cents ans d'une vie complète et pleine. Je traverse les dynasties, j'observe les empereurs monter et descendre, je vois les villes surgir de la terre et s'y replonger, je vois les fleuves changer de cours et les forêts devenir des déserts et les déserts redevenir des forêts. Je porte tout ça en moi — toute cette histoire, tous ces changements, tout ce mouvement perpétuel de la vie humaine et non-humaine qui ne s'arrête jamais.
Et puis à la fin des cinq cents ans je sens que c'est le moment.
Ce n'est pas une douleur. C'est plutôt une plénitude — comme quand on a mangé à sa faim et qu'on sait avec certitude qu'on n'a plus faim, qu'on est complet, qu'il n'y a plus rien à ajouter à ce repas-là. Je sens que j'ai tout vécu de cette vie-là. Que j'ai tout vu, tout entendu, tout retenu. Et que pour continuer à voir vraiment — il faut que je recommence.
Je cherche alors le bois de cannelle.
Seulement le bois de cannelle. Pas d'autre bois. Je le choisis avec le même soin qu'un calligraphe choisit son pinceau pour un texte important — en sachant que le choix de l'outil dit quelque chose sur ce qu'on veut créer. Le bois de cannelle sent la transformation. Il brûle avec une flamme particulière — dorée, presque silencieuse, qui ne consume pas brutalement mais qui enveloppe avec une douceur qui ressemble à un adieu tendre.
Je construis mon nid avec ce bois.
Je le tisse de mes propres plumes — les plus anciennes, celles qui portent le poids de cinq cents ans de mémoire. Je le tisse avec des herbes aromatiques que j'ai collectées dans les montagnes les plus hautes où l'air est si pur qu'il donne le vertige. Je le tisse avec des filaments de soie que les vers à soie m'offrent volontiers parce qu'ils comprennent, avec cette sagesse tranquille des créatures simples, que ce que je fais est nécessaire.
Et puis je m'installe dans ce nid.
Et je chante.
Ce chant-là est différent de tous les autres. Ce n'est pas le chant de la joie ni le chant de la tristesse ni le chant de la victoire ni le chant du deuil. C'est quelque chose d'autre — quelque chose qui n'a pas de nom parce qu'aucun être vivant ne l'a entendu assez souvent pour lui en donner un. C'est le chant de quelqu'un qui sait ce qu'il fait et qui choisit de le faire quand même. Le chant de quelqu'un qui fait confiance au feu.
Et le feu vient.
Il ne vient pas de l'extérieur. Il vient de l'intérieur — de ce point central et brûlant qui est au cœur de chaque être vivant et qui s'appelle selon les traditions l'âme, ou l'esprit, ou la conscience, ou le souffle vital. Ce feu-là s'éveille en moi au moment où mon chant atteint sa note la plus haute et la plus pure, et il se répand depuis mon centre vers mes extrémités avec une rapidité qui ressemble à la joie.
Je brûle.
Et je voudrais que vous compreniez — ce n'est pas une mort. C'est une transformation. La différence est immense et les hommes la confondent souvent parce qu'ils ont peur du feu et que la peur brouille la vision. La mort c'est la fin. La transformation c'est le passage. Je ne cesse pas d'exister — je change de forme, de peau, de mémoire. Je dépose les cinq cents ans que je portais comme on dépose un manteau trop lourd dans l'antichambre avant d'entrer dans une nouvelle pièce.
Les cendres restent.
Grises, légères, encore chaudes. Et dans ces cendres — moi. Pas une copie de moi. Pas un enfant de moi. Moi — mais nouveau. Lavé de tout ce que j'avais accumulé. Prêt à tout voir comme si c'était la première fois. Prêt à tout entendre avec des oreilles qui n'ont pas encore été fatiguées par le bruit du monde.
Je renais.
Les hommes ont mis du temps à comprendre ce que ma renaissance signifiait pour eux.
Les premiers empereurs de Chine croyaient que ma seule apparition dans le ciel au-dessus de leur palais était un signe que leur règne était juste et bon. Ils avaient à moitié raison. Ma présence signifie que quelque chose de juste et de bon est possible — elle ne garantit rien, elle rappelle seulement que la vertu existe et qu'elle est visible par ceux qui savent regarder.
Je n'approuve pas les empereurs.
Je les observe.
Il y a une différence.
J'ai vu des empereurs justes et des empereurs cruels. J'ai vu des dynasties naître dans la vertu et mourir dans la corruption. J'ai vu des hommes simples accomplir des choses extraordinaires et des hommes puissants gaspiller tout ce qu'ils avaient reçu. Et dans tout ce mouvement — dans toute cette danse perpétuelle entre l'ombre et la lumière que les hommes appellent l'histoire — j'ai appris quelque chose d'essentiel.
La flamme ne discrimine pas.
Elle brûle ce qui doit brûler. Elle illumine ce qui doit être vu. Elle réchauffe ce qui a froid. Et quand son heure est venue elle s'éteint — non pas parce qu'elle a été vaincue mais parce qu'elle a accompli ce pour quoi elle était là.
C'est vrai pour ma flamme.
C'est vrai pour la flamme de chaque vie humaine.
Je veux vous dire quelque chose que peu d'êtres savent.
Dans les cinq cents ans que je vis à chaque renaissance il y a toujours un moment — un seul, bref comme un battement d'aile, imperceptible comme le premier souffle du vent avant la tempête — où je vois tout.
Pas le passé seulement. Pas le présent seulement.
Tout.
Le dessin complet dont chaque vie humaine n'est qu'un fil. La façon dont les fils s'entrecroisent et se séparent et se retrouvent à travers les siècles. La façon dont les décisions d'un enfant de huit ans dans une province reculée de Chine peuvent changer le cours d'une rivière qui changera le cours d'une ville qui changera le cours d'une civilization cinq cents ans plus tard.
Je vois ça.
Et ce que je vois — toujours, sans exception, dans chaque vie que j'observe — c'est que rien n'est gaspillé. Pas une larme. Pas une joie. Pas une erreur. Pas un geste de bonté fait dans l'obscurité quand personne ne regardait. Tout s'inscrit quelque part dans le grand tissu des choses et fait partie du dessin final.
Les hommes souffrent parce qu'ils ne voient pas assez loin.
Si vous pouviez voir ce que je vois — ne serait-ce qu'une seconde, ne serait-ce qu'un battement de cœur — vous comprendriez que chaque perte est une transformation, que chaque fin est un commencement, que chaque flamme qui s'éteint prépare la place pour une autre flamme qui brûlera différemment mais tout aussi vraiment.
Vous comprendriez que vous êtes, vous aussi, des phénix.
Vous brûlez et vous renaissez — pas une seule fois à la fin d'une vie mais mille fois dans le cours d'une seule. Chaque fois que vous perdez quelque chose qui vous semblait essentiel. Chaque fois que vous changez d'avis sur quelque chose que vous croyiez définitivement décidé. Chaque fois que vous aimez quelqu'un d'une façon que vous ne saviez pas encore aimer. Chaque fois que vous traversez quelque chose de difficile et que vous en sortez différent.
Ce n'est pas une métaphore.
C'est la vérité la plus concrète que je connaisse.
Je vis maintenant dans les montagnes de l'ouest.
Dans les bambouseraies où le vent fait un bruit de musique ancienne. Je mange les graines de bambou — seulement ça, jamais autre chose, parce que je ne prends dans ce monde que ce qui m'est offert naturellement sans rien arracher ni forcer. Je bois l'eau des sources qui naissent entre les rochers là où personne ne s'est jamais baigné.
Et j'attends.
Pas avec impatience. Avec cette qualité d'attente que les moines bouddhistes cherchent toute leur vie à atteindre — une attente qui n'est pas l'absence de mouvement mais une forme de mouvement tellement fine qu'elle ressemble au repos.
J'attends le moment où ma flamme sera à nouveau nécessaire.
Je ne sais pas quand ce sera.
Peut-être demain. Peut-être dans cent ans. Le Ciel ne me prévient pas — il fait confiance à ma capacité de reconnaître le moment quand il arrive. Et je lui fais confiance en retour.
C'est ça, au fond, le secret de l'immortalité.
Pas l'absence de fin.
La confiance dans le feu.
Le Fenghuang — Phénix de Chine — oiseau sacré de la Dynastie Tang, symbole de vertu, de grâce, de paix et de renaissance éternelle. Il représente l'union du yin et du yang, le féminin et le masculin, le ciel et la terre réconciliés dans la beauté d'un seul être.


Ce texte n'aurait pas vu le jour sans la richesse de la mythologie chinoise ancienne qui traverse les siècles avec la même grâce que le Fenghuang lui-même.
Je remercie tous ceux qui gardent vivantes les légendes et les traditions — les conteurs, les calligraphes, les gardiens de mémoire qui transmettent de génération en génération ces histoires qui nous rappellent qui nous sommes et d'où nous venons.
Je remercie les lecteurs qui choisissent de s'arrêter. De lire. D'écouter. Dans un monde qui va vite, prendre le temps d'entrer dans une légende est déjà un acte de courage tranquille.
Et je remercie le feu — celui qui détruit pour que quelque chose de plus beau puisse naître.
Élisabeth De Cordoba
© Élisabeth De Cordoba — Tous droits réservés.
Le Phénix et le Secret de la Flamme Éternelle est une œuvre originale de création littéraire. Toute reproduction, même partielle, toute adaptation, traduction, diffusion ou utilisation sous quelque forme que ce soit — numérique, imprimée, audio ou autre — est strictement interdite sans l'autorisation écrite préalable de l'auteure.
Cette légende est inspirée de la mythologie chinoise traditionnelle du Fenghuang mais le texte, la narration, la voix et la structure sont une création originale protégée par le droit d'auteur.
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