

L’envers des mots — L’homme qui danse
de Victor Jestin
Une lecture qui ne se contente pas de raconter une histoire, mais qui cherche à en comprendre les silences, les blessures et ce qui se joue derrière les mots.
Fab nous propose ici une chronique autour du roman L’homme qui danse de Victor Jestin, avec un regard sensible et profond sur la solitude, le corps et la place que l’on occupe dans le monde.
Je vous laisse la découvrir…
Un homme, marqué enfant par un traumatisme qui lui fait ressentir son corps comme une erreur, grandit sans jamais trouver sa place.
Adulte, il se réfugie dans les boîtes de nuit : la danse devient son seul langage, sa seule manière d’exister. Nuits après nuits, frénétiquement il s’élance dans la poursuite de la piste de danse, du swing, comme un poisson hors de l’eau cherchant son oxygène. Les nuits et les rencontres se succèderont, sans réels moments d’existence ; il deviendra un prodige de cet art, mais ne trouvant jamais vraiment sa place, parviendra t’il a créé une vraie rencontre ou un lien visible avec la société ?
Roman d’une solitude qui se cache au milieu de la foule, il montre comment un geste – danser – peut devenir à la fois refuge, identité et prison. On y lit la trajectoire d’un homme qui cherche désespérément sa place dans le monde et qui, à force de tourner sur lui-même, risque de se perdre tout à fait.
L’homme qui danse, c’est un livre sur l’identité, l’impact de l’enfance, la solitude et le regard des autres.
Portée de l’oeuvre
Texte écris avec une grande simplicité et une justesse implacable à la portée vertigineuse.
Ce roman montre comment un seul événement peut devenir une sorte stigmate. Son socle identitaire. Comment un fait, ou une émotion va devenir la fondation de notre identité, fabriquer notre existence et jusqu’où peut-elle envahir notre vie d’adulte.
L’enfant n’apprend pas seulement la honte, il apprend que son corps est problème. Il comprend que se tenir droit, parler, occuper l’espace, c’est risquer de se retrouver à nouveau exposé, moqué, rejeté. Alors il choisit une autre voie : se fondre dans le mouvement, se dissoudre dans la danse, comme on se cache derrière un bruit trop fort pour qu’on ne nous entende pas réciter un poème ou chanter pour la première fois.
Mais le livre interroge, aussi, frontalement ce que notre époque fait du corps : un outil social, une image de marque, un masque, un refuge.
La danse y est d’abord une manière d’habiter le monde sans avoir à y exister : on s’abandonne au rythme, on se fond dans la masse.
Le jeune auteur pointe du doigt la fatigue existentielle d’une génération qui cherche dans la nuit une intensité que le jour ne lui offre plus (ou du moins qu’elle ne sait plus reconnaitre). La fête ne devenant peu à peu une routine et cessant alors d’être un excès festif occasionnel, elle se meut d’un moment de joie en un mode de survie.
À force de danser, le protagoniste se délite : les relations deviennent floues, les sentiments indistincts, les jours s’écrasent les uns sur les autres, les nuits l’étouffent un peu plus chaque fois. La piste de danse, vue comme son seul espace pour exister libre, se resserre au fil des nuits et tend vers sa prison. Le roman dessine ainsi une solitude en mouvement : il n’est jamais seul, mais il ne rencontre personne. Les relations sont superficielles. Il se noie dans une buée sociale.
C’est l’histoire d’une jeunesse qui, au lieu de se raconter, et de s’accepter s’épuise à se mouvoir; qui ne cesse de courir derrière la vie sans réussir à la saisir.
Jestin laisse affleurer ce que la danse cache : la peur du silence, de la lumière crue, des conversations qui obligent à se tenir debout immobile et d’être vu.
On y lit la solitude extrême d’un homme entouré de corps, et la difficulté d’exister autrement qu’en étant invisible ou réfugié derrière un rôle, un masque ; une chorégraphie.
Pourquoi lire ce livre ?
Parce qu’il met en scène, avec une grande finesse, la façon dont un traumatisme intime fabrique une existence en marge, même quand elle semble socialement intégrée. C’est apprendre à se cacher derrière des ombres jusqu’à oublier la moindre lumière. C’est lire un vide qui nous entoure, qui parfois nous envahit dont son terrifiant vertige est couvert par l’intensité du mouvement et de la fête.
Non seulement un roman sur la nuit et la musique, mais sur ce que l’on fait pour ne pas entendre l’écho de sa propre solitude et le risque, à force de fuir, de ne plus savoir du tout qui l’on est en dehors du bruit.
L’Homme qui danse parle à tous ceux qui ont connu ce sentiment de décalage irréductible, cette impression d’être là mais jamais vraiment à sa place.
Reco ciné ?
L’Homme qui danse pourrait être lu comme une version intime et rétrospective de La Grande Bellezza, (à la photographie déconcertante), où les deux points de vues, bien que différents, fixe un regard incisif dans le même sens.
Chez Victor Jestin comme chez Paolo Sorrentino la fête est un immuable décor, révélateur d’une solitude métaphysique : les nuits, la musique, l’alcool, le sexe, les corps en mouvement disent moins la joie que le vide qu’on essaie de recouvrir.
Dans les deux œuvres, la foule accentue la solitude, et la fête devient ce fragile dispositif survie.
Les deux protagonistes s’immergent dans une fuite nocturne perpétuelle, l’un pour combattre le traumatisme originel de l’enfance, l’autre pour s’entourer de monde dans la quête de vivre ce qu’il a manqué : l’essentiel dans l’existence superficielle de Jep Gambardella.
Jestin nous fait vivre ces nuits endiablées et le poids de la solitude tandis que Sorrentino nous installe dans le regard qui constate avec une lucidité cruelle, le vide de ce monde qui fait semblant d’être vivant.
une réflexion ?
À défaut d’une question, il convient de s’interroger sur l’inquiétude d’Être quand la musique s’arrête, que le bruit s’évanouie et que le rôle que l’on s’est fabriqué ne suffit pas à exister dans le silence et la lumière.
Chronique de Fab
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