

LE STRIGOI
Un conte de la Transylvanie profonde
Il était une fois, dans un temps si lointain que les pierres s'en souviennent encore mais que les hommes ont oublié, dans un pays où les forêts sont si épaisses que le soleil n'y entre jamais vraiment et où les montagnes touchent les nuages comme si elles voulaient leur arracher leurs secrets — il était une fois un village.
Un petit village.
Le genre de village qui n'apparaît sur aucune carte parce que ceux qui l'ont tracé avaient trop peur de le nommer. Le genre de village où les fenêtres sont petites et les volets toujours fermés après le coucher du soleil. Le genre de village où les vieux se taisent quand les enfants posent certaines questions — pas parce qu'ils ne savent pas la réponse, mais parce qu'ils la savent trop bien.
Ce village s'appelait Vâlcele.
Et à Vâlcele — comme dans tous les villages de Transylvanie depuis la nuit des temps — on naissait en sachant certaines choses.
On savait que les chats noirs ne devaient jamais passer au-dessus d'un cercueil avant qu'il soit enterré. On savait qu'un enfant né coiffé — avec une partie du sac amniotique encore sur la tête — était marqué. Pas forcément condamné. Mais marqué. Regardé différemment par ce qui vivait dans l'obscurité entre les arbres.
Et on savait — on savait surtout — que si quelqu'un mourait et que les rituels n'étaient pas respectés — les bougies allumées pendant trois jours et trois nuits, les prières dites sans s'arrêter, le sel répandu sous le cercueil, les pièces posées sur les yeux du mort pour que son âme puisse payer le passeur — cette personne ne serait peut-être pas tout à fait partie.
Pas tout à fait morte.
Pas tout à fait vivante non plus.
Quelque chose entre les deux.
Quelque chose qui attendait.
Dans ce village de Vâlcele vivait un homme qui s'appelait Gheorghe.
Forgeron de son état — grand, solide, avec ces mains larges et calleuses des hommes qui travaillent le métal depuis l'enfance. Il aimait le vin de prune et les parties de cartes et sa femme Ileana. Dans cet ordre disaient les mauvaises langues du village — mais les mauvaises langues du village se trompaient.
Il aimait Ileana par-dessus tout.
Elle était petite et tranquille avec ces yeux clairs qui regardaient les gens comme si elle voyait quelque chose derrière ce qu'ils montraient. Elle faisait du pain chaque matin avant l'aube. Elle parlait peu et pensait beaucoup. Et elle aimait Gheorghe avec cette façon discrète et absolue des femmes qui n'ont pas besoin de le dire parce que tout ce qu'elles font le dit à leur place.
Ils n'avaient pas d'enfants.
Ce n'était pas un drame — juste cette place vide dans la maison qui se faisait sentir les soirs d'hiver quand le vent descendait des montagnes et que la neige fermait le village sur lui-même pendant des semaines.
Gheorghe et Ileana vivaient ainsi — simplement, honnêtement, avec cette façon des gens qui savent que ce qu'ils ont est suffisant et qui ne demandent pas plus au ciel que ce que le ciel leur a déjà donné.
Puis un automne — le treizième automne de leur mariage — Ileana tomba malade.
Ce fut d'abord une toux.
Légère. Presque rien. Ce genre de toux qu'on attrape quand les nuits deviennent froides et que l'air sent déjà la neige. Gheorghe ne s'inquiéta pas — Ileana était solide malgré sa petite taille, elle avait traversé des hivers plus durs que ça.
Mais la toux ne passa pas.
Elle s'installa. Elle prit de la profondeur. Et avec elle vint la pâleur — cette pâleur particulière qui n'est pas celle de la fatigue ou du froid mais quelque chose d'autre, quelque chose qui vient de l'intérieur, comme si quelque chose aspirait doucement la couleur de la peau depuis les profondeurs.
Le médecin du village voisin vint deux fois.
La première fois il dit que c'était la fièvre des marais — qu'il fallait du repos et des infusions d'herbes et que ça passerait avec le printemps. La deuxième fois il ne dit rien pendant un long moment. Il regarda Ileana allongée dans son lit, les yeux fermés, la poitrine qui se soulevait à peine, ces mains qui avaient fait du pain chaque matin et qui maintenant reposaient sur le drap blanc comme des feuilles mortes.
Puis il prit Gheorghe par le bras et l'emmena dans la cuisine.
— Préparez-vous, dit-il simplement.
Gheorghe ne comprit pas immédiatement ce que ces mots voulaient dire. Ou peut-être qu'il comprit — et qu'il choisit de ne pas comprendre. Parce que certaines vérités sont trop grandes pour entrer d'un coup dans un homme. Elles doivent se faufiler progressivement, par petites quantités, comme l'eau qui s'infiltre dans la pierre.
Il passa les trois semaines suivantes au chevet d'Ileana.
Il ne dormait pas. Il ne mangeait presque pas. Il tenait sa main — cette main froide et légère qui n'avait plus la force de serrer la sienne en retour — et il lui parlait. De choses ordinaires. Du prix du métal à la foire d'automne. Du vieux noyer dans la cour qui avait encore donné de belles noix cette année. De l'été qu'ils passeraient peut-être dans les montagnes quand elle irait mieux.
Quand elle irait mieux.
Il disait ça. Il le disait encore et encore — pas pour elle, pour lui. Parce que les mots qu'on dit à voix haute ont plus de réalité que ceux qu'on garde dans sa tête. Parce que tant qu'il disait quand elle irait mieux — le si ne pouvait pas entrer dans la pièce.
Ileana mourut un soir de novembre.
Sans bruit. Sans drame. Elle ferma les yeux un peu plus fort que d'habitude — et puis ce fut tout. La poitrine qui s'arrêtait. Les mains qui devenaient encore plus froides. Et ce silence particulier qui s'installe dans une pièce quand quelqu'un vient de partir et que l'air lui-même ne sait pas encore quoi faire de cette absence.
Gheorghe resta assis à côté d'elle pendant très longtemps.
Il ne pleurait pas.
Pas parce qu'il ne souffrait pas — parce que ce qu'il ressentait était trop grand pour les larmes. Les larmes sont pour les douleurs que le corps peut encore gérer. Ce que Gheorghe ressentait ce soir-là n'avait pas de forme que les larmes pouvaient prendre.
C'est là que l'histoire change.
C'est là que les vieux de Vâlcele baissaient la voix quand ils racontaient. Parce que ce que Gheorghe fit ensuite — tout le monde le comprenait. Tout le monde aurait peut-être fait la même chose. Mais tout le monde savait aussi que c'était la plus terrible des erreurs.
Gheorghe ne respecta pas les rituels.
Pas par mauvaise volonté. Pas par ignorance — il savait ce qu'il fallait faire, il avait assisté à des enterrements depuis l'enfance. Mais dans sa douleur, dans ce refus silencieux et absolu d'accepter ce qui venait de se passer, il fit les choses à moitié.
Il alluma les bougies — mais il s'endormit pendant la première nuit et elles s'éteignirent.
Il appela le prêtre — mais le prêtre était malade lui aussi et envoya un assistant qui bredouilla les prières trop vite, trop bas, sans la conviction qui leur donnait leur pouvoir.
Il oublia le sel sous le cercueil.
Et les pièces sur les yeux d'Ileana — il les prit dans sa poche, il les tint dans sa main pendant un long moment en regardant le visage de sa femme. Et puis il les remit dans sa poche. Parce qu'il ne pouvait pas. Parce que poser des pièces sur les yeux de quelqu'un c'est dire — tu pars. C'est fermer une porte. Et Gheorghe ne pouvait pas fermer cette porte.
Il enterra Ileana le lendemain matin dans le cimetière au bord de la forêt.
Et il rentra chez lui.
Et il attendit.
Trois jours après l'enterrement — la première nuit.
Gheorghe dormait — ou essayait de dormir — dans le lit qui sentait encore un peu le pain et la lavande qu'Ileana mettait dans les draps. Il faisait froid. Le vent grattait les volets comme des ongles sur du bois.
Et puis.
Un bruit dans la cuisine.
Gheorghe s'assit dans son lit. Son cœur battait trop vite. Il écouta — vraiment écouté, avec ce silence actif des gens qui cherchent à entendre quelque chose qu'ils espèrent et craignent en même temps.
Des pas.
Des pas légers. Petits. Avec ce rythme particulier qu'il aurait reconnu entre mille.
Les pas d'Ileana.
Il se leva. Il alla jusqu'à la porte de la chambre. Il l'ouvrit.
La cuisine était vide.
Mais sur la table — là où Ileana posait toujours son pain quand il sortait du four — il y avait des empreintes. Dans la farine qu'il avait renversée sans la nettoyer. Des empreintes de pieds nus. Petits. Précis.
Ses pieds à elle.
Gheorghe s'effondra sur une chaise.
Il ne cria pas. Il ne courut pas. Il resta assis dans sa cuisine froide à regarder ces empreintes et à penser — elle est revenue. Elle est revenue parce qu'il n'avait pas voulu la laisser partir. Parce qu'il avait gardé les pièces dans sa poche. Parce que son âme n'avait pas eu le chemin libre pour partir vraiment.
Elle était revenue.
Et dans le premier moment — dans ce premier moment terrible et merveilleux — il fut heureux.
Ce fut la plus grande erreur de sa vie.
Les nuits suivantes — elle revint.
D'abord juste des bruits. Des pas. Des objets déplacés. La chaise qu'elle préférait — tirée de la table comme si quelqu'un s'était assis. La fenêtre de la cuisine — ouverte le matin alors qu'il l'avait fermée la veille.
Puis une nuit — il la vit.
Debout dans l'embrasure de la porte de la chambre. Petite. Les cheveux défaits. Les yeux — ses yeux clairs à elle — qui le regardaient avec cette expression qu'il connaissait. Cette façon qu'elle avait de le regarder comme si elle voyait quelque chose derrière ce qu'il montrait.
— Ileana, dit-il.
Elle ne répondit pas.
Elle s'approcha du lit. Elle s'assit sur le bord — exactement là où elle s'asseyait toujours. Et elle posa sa main sur la sienne.
Sa main était froide.
Pas le froid de l'hiver — quelque chose d'autre. Un froid qui venait de plus loin que la température. Un froid qui disait — je suis de l'autre côté. Je suis revenue mais je viens de là-bas. Et là-bas est froid d'une façon que les vivants ne comprennent pas.
Gheorghe laissa cette main froide sur la sienne.
Et il ne dit rien à personne.
Ce fut son erreur.
Parce que le Strigoi — et c'est ce que les vieux savent et ce que les jeunes oublient — le Strigoi ne revient pas par amour.
Il revient parce qu'il ne peut pas s'en aller.
Et chaque nuit qu'il passe parmi les vivants — il prend quelque chose. Pas du sang — pas comme dans les histoires. Quelque chose de plus subtil. De la chaleur. De la force. De la vie — cette qualité particulière de la vie qui ne se voit pas mais qui est là, dans la façon dont quelqu'un respire, dans la couleur de sa peau, dans l'éclat de ses yeux.
Le Strigoi prend ça.
Doucement. Progressivement. Comme quelqu'un qui boit à une source sans savoir que la source va se tarir.
Et Gheorghe — qui recevait sa femme chaque nuit avec cette joie terrible d'un homme qui refuse de laisser partir ce qu'il aime — Gheorghe maigrissait. Pâlissait. Perdait cette solidité qu'il avait toujours eue.
Les voisins remarquèrent.
— Il souffre du deuil, disaient certains.
— Il ne mange pas, disaient d'autres.
Mais la vieille Marta — la plus vieille femme du village, celle qui avait vu assez de choses dans sa vie pour reconnaître ce que les autres refusaient de voir — la vieille Marta dit simplement —
— Elle est revenue.
La vieille Marta vint trouver Gheorghe un matin.
Elle s'assit en face de lui à la table de la cuisine — cette même table avec ses empreintes dans la farine — et elle le regarda avec ces yeux qui avaient tout vu.
— Tu sais ce qui se passe, dit-elle.
Gheorghe ne répondit pas.
— Tu sais ce qu'elle est devenue, dit Marta. Et tu sais ce qu'il faut faire.
— Je ne peux pas, dit Gheorghe.
— Si tu ne le fais pas — tu mourras, dit Marta simplement. Pas tout de suite. Progressivement. Elle va continuer à venir et à prendre jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à prendre. Et alors — toi aussi tu deviendras ce qu'elle est. Et quelqu'un d'autre devra faire pour toi ce que tu n'as pas voulu faire pour elle.
Gheorghe regarda la table.
— Comment ? dit-il enfin.
Marta lui dit comment.
Il fallait retourner au cimetière — la nuit, pas le jour. Il fallait ouvrir la tombe. Et dans la tombe — si c'était un Strigoi, si le corps n'avait pas commencé à se décomposer comme un corps normal, s'il était encore intact et rose comme quelqu'un qui dormait — il fallait enfoncer un pieu d'aubépine dans le cœur. Il fallait couper la tête. Il fallait mettre de l'ail dans la bouche. Il fallait recoudre les yeux avec du fil rouge.
Et il fallait brûler ce qui restait.
Gheorghe écouta tout ça sans bouger.
Quand Marta eut fini — il resta silencieux un très long moment.
— C'est ma femme, dit-il.
— C'était ta femme, dit Marta doucement. Ce qui revient la nuit et prend ta vie — ce n'est plus elle. C'est quelque chose qui porte son visage et se souvient de ses gestes et connaît la façon dont tu la regardes. Mais ce n'est plus elle. Ileana — la vraie Ileana — est quelque part entre les deux mondes, prisonnière, incapable de partir vraiment parce que tu n'as pas fermé la porte. Ce que tu feras cette nuit — ce n'est pas tuer ta femme. C'est la libérer.
Gheorghe ferma les yeux.
Il resta ainsi pendant si longtemps que Marta pensa qu'il s'était endormi.
Puis il dit — d'une voix très basse, presque inaudible —
— D'accord.
VII. La Nuit au Cimetière
Il y alla seul.
Marta avait proposé de l'accompagner. Il avait refusé. Certaines choses — les choses les plus difficiles, celles qu'on fait parce qu'on aime quelqu'un plus qu'on ne s'aime soi-même — certaines choses doivent être faites seul.
Le cimetière de Vâlcele était au bord de la forêt.
La nuit était sans lune. Le vent avait ce son particulier qu'il a en novembre dans les montagnes de Transylvanie — pas un hurlement, quelque chose de plus bas, de plus continu, comme si la forêt elle-même respirait.
Gheorghe porta sa pelle et son pieu d'aubépine qu'il avait taillé lui-même dans l'après-midi avec ces mains de forgeron qui savaient travailler le bois aussi bien que le métal.
Il trouva la tombe d'Ileana.
Il commença à creuser.
La terre était dure — gelée par les premières nuits d'hiver. Mais Gheorghe était forgeron. Il avait des mains qui savaient ce que travailler dur voulait dire. Il creusa pendant une heure, peut-être deux. Sans s'arrêter. Sans regarder autour de lui. Sans penser à autre chose qu'à ce qu'il faisait.
Quand le cercueil apparut — il s'arrêta.
Il resta debout dans la tombe ouverte pendant un long moment.
Puis il ouvrit le couvercle.
Ce que les vieux racontent ensuite — ils le racontent à voix très basse, avec ces pauses longues qui disent que certaines images ne s'oublient pas, même quand on les a seulement entendues et pas vues.
Ileana était là.
Comme endormie. Exactement comme endormie — la peau encore rose, les mains posées sur la poitrine, les lèvres légèrement entrouvertes. Pas de décomposition. Pas de ce que la mort fait aux corps après des semaines dans la terre froide.
Elle était intacte.
Et dans le coin de ses lèvres — une légère tache sombre. Du sang. Pas le sien.
Le sien à lui.
Gheorghe regarda sa femme pendant ce qui fut peut-être le moment le plus long de sa vie. Il vit son visage qu'il connaissait depuis vingt ans. Il vit ses mains qui avaient fait du pain chaque matin. Il vit les lèvres qui lui avaient dit qu'elle l'aimait — pas souvent, parce qu'elle n'avait pas besoin de le dire souvent, mais quand elle le disait c'était comme si elle signait quelque chose d'irréversible.
Il pensa à ce que Marta avait dit.
Ce n'est pas tuer ta femme. C'est la libérer.
Il leva le pieu d'aubépine.
Ce qu'il entendit à ce moment-là — les vieux disent qu'il ne l'a jamais raconté complètement. Juste quelques mots, arrachés parfois lors des longues soirées d'hiver quand le vin avait adouci quelque chose en lui.
Il avait entendu quelque chose.
Pas un cri — pas comme on pourrait l'imaginer. Quelque chose de différent. Un son qu'il avait comparé — les rares fois où il en avait parlé — à un soupir. Long. Profond. Le soupir de quelqu'un qui portait quelque chose depuis trop longtemps et qui le posait enfin.
Le soupir d'une âme libérée.
Gheorghe vécut encore vingt ans après cette nuit.
Il ne se remaria pas. Il continua de forger — le métal, les outils, les fers à cheval pour les paysans des villages alentour. Il continua de boire son vin de prune et de jouer aux cartes avec les hommes du village le vendredi soir.
Mais il ne parla jamais de cette nuit.
Pas à ses amis. Pas au prêtre. Pas même à la vieille Marta qui vécut assez longtemps pour voir ses cheveux blanchir complètement.
Juste — parfois — quand quelqu'un dans le village perdait quelqu'un qu'il aimait et qu'on voyait ce regard dans ses yeux — ce regard de quelqu'un qui refusait de lâcher — Gheorghe s'approchait doucement. Il posait la main sur l'épaule de ce quelqu'un.
Et il disait — à voix très basse, avec cette façon d'un homme qui sait de quoi il parle parce qu'il l'a vécu —
— Laisse-la partir. C'est la seule façon de vraiment l'aimer encore.
Et puis il s'éloignait.
Sans expliquer.
Sans ajouter quoi que ce soit.
Parce que certaines histoires — les histoires vraies, celles qui viennent de la nuit et de la forêt et de la douleur des hommes — n'ont pas besoin d'explication.
Elles ont juste besoin d'être entendues.
Dans le silence.
Après le coucher du soleil.
Quand le vent s'est tu.
Et que quelque chose — quelque part — attend.
Ainsi finit le conte du Strigoi de Vâlcele.
Que ceux qui l'ont entendu ferment bien leurs volets ce soir.
Et n'oublient pas le sel.
© Élisabeth de Cordoba — Tous droits réservés thelibrisworld.com


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