

L'envers des mots
La trilogie de Copenhague - Tove Ditlevsen
Certaines œuvres ne se contentent pas d’être lues.
Elles nous traversent lentement, laissant derrière elles une forme de silence difficile à expliquer.
Avec cette nouvelle chronique de Fab pour L’envers des mots, TheLibrisWorld vous invite à découvrir une autrice dont l’écriture semble porter à elle seule la solitude, la quête de soi et les blessures invisibles d’une époque entière.
À travers La Trilogie de Copenhague, Tove Ditlevsen livre un récit d’une honnêteté bouleversante où se mêlent littérature, dépendance, féminité, création et solitude intérieure.
Une œuvre forte, intime et profondément humaine.
Biographie prégnante, figure pionnière de l'exploration de la condition des femmes.
Pour cette nouvelle chronique, j’ai décidé de vous parler d’une femme ; qui puis est, très inspirante pour moi dans ma quête d’écriture.
Ce n’est pas un livre facile à présenter et à analyser. S’agissant d’un roman autobiographique, je vous parlerai autant de l’auteure que du roman. mais je voulais mettre en lumière cette personnalité complexe et son chef d’œuvre.
→ De quoi ça parle ?
La Trilogie de Copenhague n’est pas un simple roman. Décomposé en trois livres (Enfance – Jeunesse – Dépendance), c’est une immersion viscérale dans l’existence d’une femme qui se cherche, qui se débat avec les conventions sociales, les désirs enfouis et la quête incessante de sa propre identité. À travers une enfance empreinte de poésie et d’une adolescence marquée par les premières passions et les déceptions, l’autrice nous invite à suivre son parcours initiatique et ses questionnements existentiels.
Au fil des trois volumes, elle nous raconte sa condition de femme et d’artiste : son passage à l’âge adulte, ses premiers pas dans l’écriture, sa relation avec l’amour et la maternité, mais surtout l’emprise de l’addiction.
Enfance
Dans une rue du quartier ouvrier de Vesterbro, une petite fille observe le monde depuis une fenêtre, et voit dans la cour, les autres filles, la vie qui lui semble plaisante et étrangère; mais de toute façon inaccessible.
Elle n’a rien — pas d’argent, pas de place, pas de futur prévu pour elle, ni même l’amour de sa mère. Juste une certitude étrange, coupable : elle veut écrire et devenir poète.
Tove décrit alors un monde où les perspectives sont limitées et la pauvreté est omniprésente.
Entre son père, homme effacé, chauffagiste, luttant contre le chômage et engagé politiquement, et sa mère, ménagère au foyer, cruelle, dont l’amour semble conditionnel et inaccessible, elle peine à trouver sa place tant dans le monde, qu’auprès de sa famille. Puis il y a son frère, fierté de ses parents, avec qui les relations s’étiolent par l’écart d’âge.
Heureusement, il y a Ruth, la meilleure amie, qui ne prend jamais rien au sérieux. Son opposée : frontale, sans peur, sans honte. A côté d’elle, Tove apprend ce que c’est que d’exister au gré du vent et des envies; et de petits larcins.
Mais le fossé se creuse.
Il y a sa découverte : L’écriture de poèmes. Les mots deviennent son refuge, son monde secret. Elle compose ses premiers vers en cachette, sur le rebord de sa fenêtre, chaque soir en scrutant ciel, et se fond peu à peu dans l’isolement ; et la honte.
Jeunesse
Tove entre de plain-pied dans l’adolescence et le monde du travail.
Elle quitte l’école à quatorze ans. Là débute une quête acharnée d’indépendance, de reconnaissance littéraire et d’expériences amoureuses et sexuelles.
Elle enchaîne les petits boulots (domestique, employée de bureau) qu'elle déteste et les considère comme une perte de temps qui l'éloigne de son véritable dessein : être écrivain. Mais elle rêve d'échapper à son milieu social et de s’émanciper.
La jeune femme envoie ses textes à des magazines et des éditeurs, n’essuyant que des refus, nourrissants peu à peu ses doutes.
Pendant cette période de lutte entre le besoin de gagner sa vie et le rêve de vivre de son art, elle découvre aussi la fête, l’alcool et ses premières relations amoureuses ainsi que la sexualité. Dans une franchise totale, elle en décrit sa déception et ses maladresses autant que son obsession à être séduite. Elle rencontre alors Viggo F. Møller, un éditeur beaucoup plus âgé qu'elle ; premier homme qui la voit vraiment comme écrivaine et qui publie d’abord un de ses poème, puis l’aide ensuite à faire éditer un recueil entier.
Amoureuse plus de ce qu’il représente que de ce qu’il est, elle finit par l’épouser voyant dans cette union un moyen d'échapper à sa famille et de pénétrer enfin le monde littéraire.
Dépendance
Dans ces dernières pages à l’écriture sèche et clinique, on suit la vie de Tove en tant que femme mariée, mère et écrivaine reconnue, mais surtout sa descente aux enfers dans l’addiction aux opiacés.
Malgré son triomphe, l’atteinte de son rêve d’enfant ne lui apporte pas le bonheur escompté. Elle étouffe dans le rôle d’épouse et de mère, et tandis qu’elle évolue dans les cercles intellectuels et littéraires, elle sombre dans une solitude intérieur profonde.
Ses mariages se succèdent au rythme de ses infidélités et d’avortements clandestins qui marquent le début de sa descente aux enfers.
La pethidine.
Elle découvre dans la drogue un apaisement immédiat et une dissolution de l’angoisse qui vont devenir une dépendance dévastatrice. Cette quête obsessionnelle vers la quiétude que lui procure les opiacés va envahir sa vie tout entière. S’abandonnant totalement à la drogue, elle délaisse toute sa vie, jusqu’à l’écriture et son rôle de mère.
D’une langue à l’honnêteté déconcertante, elle nous décrit la mécanique de l’addiction à travers le mensonge et la manipulation, l’isolement et la déchéance.
Tove parvient finalement à se sevrer après plusieurs passages en clinique où elle nous emmène avec elle dans l’enfer du manque et de ses rechutes.
Elle finit par se remarier et retrouver l’écriture qui, durant sa vie avait ponctuée chaque étape comme un souffle salvateur quand l’air l’étouffait.
→ Profondeur de l’œuvre
En réalité son œuvre nous saisit non seulement par la véracité et la puissance de l’histoire mais aussi parce qu’elle explore des thèmes universels avec une profondeur bouleversante, dans une langue acerbe et poignante.
Au fil des pages, l’auteure tient cette capacité de nous faire ressentir en peu de mots, le poids de sa solitude, la honte ou encore la grisaille ambiante du quartier ouvrier.
Ce qui est intéressant c’est que nous sommes tout le long à côté d’elle ; on ressent parfaitement ce qu’elle nous montre.
Sa personnalité nue et complexe.
La solitude est une condition fondamentale de son être qui est souvent subie mais semble aussi parfois choisie ; bien que ce sentiment de n’être jamais véritablement vue ou comprise la dévore, elle fait tout pour s’isoler dans le silence qui est le seul refuge où elle peut écrire. Ce qui est le plus poignant c’est cette tension entre son besoin d’être aimée et sa nécessité de se retirer pour créer.
Dès l’enfance cette sensation de vivre à coté du monde sans lui appartenir la saisit sans trouver sa place ailleurs que dans l’écriture. On comprend à quel point noircir des cahiers n’est pas un simple plaisir mais une condition de survie et une tentative de réussir à être vue. Seule face à sa vision du monde, elle la dépeint en poèmes, et dans les quelques extraits du livre, on ressent vite cette fragilité et ce besoin d’imaginer une vie, meilleure que la sienne. Plus elle écrit et plus le rêve grandit, plus elle est prête à tout sacrifier pour devenir écrivaine, être connue et gravir les classes sociales. Une vraie leçon de détermination s’impose alors à nous dans une ferveur qu’on peut rapprocher de celle de Martin Eden : être prêt à tout pour son rêve, jusqu’à tout perdre, même sa dignité.
Mais c’est une femme et cette vocation dévorante entre en conflit direct avec les rôles assignés celles de son époque : épouse, mère, ménagère. Pour Tove, il n’y a pas de compromis elle est écrivaine avant d’être quoi que ce soit d’autre.
Cette culpabilité d’être étrangère au rôle de femme et à elle-même l’étreindra toute sa vie. Jusqu’au sexe qu’elle décrit, avec une franchise crue, comme un devoir conjugal, une performance sociale, dont elle ne tire aucun plaisir, et qu’elle ne vit qu’avec distance et un certain dégout. Son rapport au sexe illustre parfaitement la condition d’une femme de cette époque avec ses conséquences de grossesses non désirées, d’avortements clandestins et traumatisants, de dépendance vis-à-vis des hommes.
Mais là où le récit est le plus tragique c’est dans ce paradoxe où son acharnement à appartenir au monde la conduit à une fuite totale.
Lorsqu’elle découvre la drogue, elle s’y abandonne tout à fait. Les premières injections sont décrites comme une révélation, une porte vers un état d’apaisement total qui lui offre ce que le monde réel lui refuse et que l’écriture ne suffit plus à lui donner : un refuge. Sans pathos et dans une grande sincérité, elle nous emmène avec elle aux confins de sa toxicomanie, dans son obsession de la dose suivante et nous montre les affres de cette prison qui se referme sur elle.
La vie de Tove n’a été qu’une succession de dépendance ; à l’affection, à la réussite artistique et à la reconnaissance puis aux opiacés.
Au milieu de ces pages se love une triste réalité qui brise l’image romantique de l’artiste et montre la face la plus sombre de la création : l’autodestruction.
Même si le livre se termine sur ce qui ressemble à un souffle d’espoir, malheureusement, Elle s’est donné la mort cinq ans après avoir publié Dépendance.
→ Quoi penser en refermant le livre
La Trilogie de Copenhague fait partie de ces livres qui laissent sans voix, qui mettent une claque et qui nous laissent dans une tempête d’émotions.
Immédiatement, au milieu de cette vie tumultueuse, on identifie l’élément fondateur de sa personnalité : le manque d’affection de sa mère et de reconnaissance de sa famille.
Ce récit empreint d’un témoignage sec, honnête et assumé, résonne avec une part de chacun de nous.
Demandons-nous avec laquelle, puisque qu’au cœur de ce texte réside une vérité singulière, devenue universelle.
Certaines chroniques restent en nous longtemps après la dernière ligne.
À travers son regard sensible et profondément littéraire, Fab nous rappelle ici que certaines œuvres ne racontent pas seulement une vie, mais dévoilent aussi les failles, les manques et les contradictions qui traversent l’être humain.
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Chronique de Fab — publiée sur TheLibrisWorld avec l’autorisation de l’auteur.
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