Laure Conan
La femme qui a osé écrire la première
Il y a des livres qu'on lit parce qu'on doit les lire, et il y a des livres qu'on découvre par hasard et qui nous surprennent complètement. Angéline de Montbrun, de Laure Conan, appartient clairement à la deuxième catégorie. Publié en 1882, c'est le tout premier roman psychologique écrit au Canada français — et sincèrement, en le lisant, on oublie vite qu'il a presque cent cinquante ans.
Une femme qui n'a jamais voulu qu'on la connaisse
Commençons par l'autrice, parce que son histoire est presque aussi fascinante que son roman. Laure Conan, ce n'est qu'un pseudonyme. Son vrai nom, c'est Marie-Louise-Félicité Angers, née en 1845 à La Malbaie, dans Charlevoix. Et elle a fait quelque chose d'assez radical pour son époque : elle a catégoriquement refusé qu'on associe son vrai nom à ses écrits. Même son éditeur et mentor, l'abbé Casgrain, s'est cassé les dents en essayant de la convaincre de révéler son identité dans la préface du livre. Elle a tenu bon.
On raconte aussi qu'à dix-huit ans, elle est tombée follement amoureuse d'un jeune homme, Pierre-Alexis Tremblay, qui deviendra plus tard député. Ils se sont fiancés, puis séparés, sans qu'on sache vraiment pourquoi. Il s'est marié avec une autre femme. Elle ne s'est jamais mariée. Et plusieurs spécialistes de son œuvre pensent que cette blessure-là, jamais refermée, a nourri secrètement toute son écriture — surtout ce roman, écrit après la mort de Tremblay. Difficile de ne pas y penser en lisant les pages les plus déchirantes du livre.
Ce qui est certain, c'est qu'elle est aujourd'hui considérée comme la première femme de lettres du Canada français. Ça vaut la peine de le répéter : la première. Avant elle, personne n'avait vraiment osé.
De quoi ça parle, au juste ?
L'histoire commence presque comme un conte classique. Angéline de Montbrun vit à Valriant, en Gaspésie, avec son père qu'elle adore par-dessus tout. Maurice Darville, un ami de la famille, tombe amoureux d'elle et la demande en mariage. Le père accepte, à condition qu'ils attendent qu'elle ait vingt ans. Jusque-là, tout est presque trop parfait.
Et puis, sans prévenir, le roman bascule. Deux drames viennent tout détruire : le père d'Angéline meurt dans un accident de chasse, et elle-même, peu après, tombe et reste défigurée. À partir de là, on quitte complètement le terrain du roman d'amour classique pour entrer dans quelque chose de beaucoup plus intérieur, presque méditatif. Angéline se retire du monde, renonce à Maurice, et passe le reste du livre à écrire dans son journal intime, entre le deuil, la spiritualité et cette question qui revient sans cesse : peut-on continuer à vivre après avoir tout perdu ?
Pourquoi c'est différent de tout ce qui s'écrivait à l'époque
Ce qui frappe le plus, c'est la construction. Le roman est divisé en trois parties bien distinctes : d'abord un échange de lettres, puis une narration plus classique, et enfin le journal intime d'Angéline elle-même. À une époque où la littérature canadienne-française se limitait presque exclusivement à des récits de terroir ou à des romans historiques bien sages, Laure Conan a osé écrire un livre presque entièrement centré sur les états d'âme d'un seul personnage. Rien à voir avec ce qui se faisait autour d'elle.
On a souvent comparé Angéline de Montbrun à Eugénie Grandet de Balzac, et je comprends pourquoi — cette même finesse dans l'analyse d'un cœur brisé, cette même lenteur assumée. Mais honnêtement, je trouve la comparaison presque injuste pour Laure Conan, parce qu'elle écrivait dans un contexte tellement plus contraignant que Balzac — femme, catholique, au Québec du dix-neuvième siècle, où l'idée même qu'une femme puisse publier un roman était vue d'un mauvais œil.
Le petit malaise qu'on ne peut pas ignorer
Je serais malhonnête si je passais sous silence ce qui dérange dans ce roman, encore aujourd'hui : l'intensité de l'amour qu'Angéline porte à son père frôle, à plusieurs moments, quelque chose de trouble. Des générations de critiques littéraires se sont penchées là-dessus, certains y voyant carrément une lecture presque incestueuse de la relation, surtout à la lumière de la propre histoire amoureuse ratée de l'autrice. Je ne sais pas si c'était l'intention de Laure Conan ou si c'est nous, avec nos yeux modernes, qui projetons ça sur le texte. Mais ça donne au roman une épaisseur psychologique qu'on ne s'attend clairement pas à trouver dans un livre de 1882.
La toute dernière partie, plus mystique, plus centrée sur la résignation chrétienne, risque de dérouter un peu le lecteur d'aujourd'hui — j'avoue avoir ralenti ma lecture à ce moment-là. Mais ça reste fidèle à qui était vraiment Laure Conan : une femme profondément croyante, qui voyait dans la souffrance une voie vers quelque chose de plus grand.
Pour qui ce livre est fait
Si tu aimes les romans qui prennent leur temps, qui creusent l'intériorité plutôt que l'action, et que l'idée de lire la toute première autrice québécoise te donne des frissons historiques comme à moi — fonce. C'est court, c'est intense, et ça se lit presque comme un secret qu'on te confie.
Je pense aussi à celles et ceux qui s'intéressent à l'histoire des femmes en littérature. Longtemps avant Gabrielle Roy, Anne Hébert ou Marie-Claire Blais — des noms qu'on connaît tous — il y avait Laure Conan, seule, publiant sous un pseudonyme, dans un milieu qui ne l'attendait pas du tout. Lire Angéline de Montbrun aujourd'hui, c'est un peu remonter à la source de toute une lignée littéraire qu'on tient trop souvent pour acquise.
Et comme c'est un livre du domaine public, tu peux le lire gratuitement en ligne, sur BAnQ numérique ou Wikisource, sans débourser un sou. Ça n'a vraiment aucune raison de rester sur ta liste « à lire un jour ».
Angéline de Montbrun, Laure Conan, 1882 (1884 en volume) — un classique oublié qui mérite amplement sa place à côté des grands noms de la littérature québécoise.








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