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Les Griffes du Diable

Légende de Saint-Lazare-de-Bellechasse

Installez-vous confortablement... Fermez un instant la porte au bruit du monde et laissez-vous guider vers une époque où les légendes naissaient au coin du feu. Aujourd'hui, je vous emmène à Saint-Lazare-de-Bellechasse, là où une étrange roche porte encore les mystérieuses Griffes du Diable...
Peu de gens, même parmi les Québécois qui se targuent de connaître leur folklore, ont déjà entendu parler de cette histoire-là. Elle n'a pas eu la chance de la chasse-galerie ni la notoriété de la Corriveau. Elle vit surtout dans la mémoire du comté de Bellechasse, sur la Côte-du-Sud, transmise de génération en génération par les gens du coin — et pourtant, la preuve de son passage est encore là, aujourd'hui, gravée dans la pierre pour qui sait où regarder.
Car à Saint-Lazare-de-Bellechasse, à quelques kilomètres de Québec, il existe une grosse roche qui porte, encore visibles après deux siècles, de longues marques parallèles creusées dans sa surface. Les gens du village les appellent les griffes du Diable. Et voici l'histoire qu'on raconte pour expliquer comment elles sont arrivées là.
C'était dans les années 1820, un dimanche matin de la fin de l'été. Le genre de dimanche où l'air sentait déjà l'automne qui s'en venait, où les bleuets étaient à leur meilleur dans les clairières et les abords de champs, gonflés de soleil après des semaines de belle température. Le comté de Bellechasse, à cette époque, n'était encore qu'un chapelet de rangs récemment défrichés, où les familles vivaient serrées les unes contre les autres, dépendantes de leurs voisins pour tout — les labours, les naissances, les malheurs — et où, justement pour cette raison, les petites querelles de clôture prenaient parfois des proportions qu'on aurait peine à comprendre aujourd'hui.
Toute la paroisse était à la messe — tout le monde, ou presque. Le curé prêchait devant une église pleine, comme chaque dimanche, et les bancs craquaient sous le poids des familles endimanchées qui écoutaient le sermon avec plus ou moins d'attention, selon l'heure qu'il était et la faim qui commençait à se faire sentir.
Mais deux femmes du rang, ce matin-là, n'étaient pas à l'église.
L'une d'elles s'appelait Madame Bouchard. Elle avait profité du fait que son mari et ses enfants aînés étaient partis devant pour filer, seule, avec le plus jeune de ses petits — un nourrisson qu'elle portait encore contre elle la plupart du temps — vers un carré de bleuets qu'elle connaissait bien, le long d'une lisière de bois entre deux terres. Elle s'était dit qu'une petite heure de cueillette avant le dîner ne ferait de tort à personne, et que le bon Dieu, qui voyait tout, comprendrait sûrement qu'une femme avec un jeune enfant méritait bien un peu d'indulgence certains dimanches.
Elle n'était pas la seule à avoir eu cette idée.
Une voisine — dont on ne connaît plus le nom aujourd'hui, seulement qu'elle habitait la terre voisine de celle où poussaient les bleuets les plus fournis — était arrivée avant elle, panier déjà à moitié rempli, bien décidée à profiter elle aussi du silence du dimanche matin pour cueillir tranquillement sans se faire bousculer par les enfants du voisinage qui, les autres jours de la semaine, ratissaient le même coin avec l'appétit sans retenue propre à leur âge.
Le problème, c'est que ce carré de bleuets se trouvait exactement à la limite des deux terres — et que chacune des deux femmes était persuadée, depuis toujours, que les meilleurs plants poussaient du côté qui lui appartenait.
La chicane commença doucement — un mot de travers, un regard mauvais, la voisine qui fit remarquer que Madame Bouchard cueillait un peu trop près de sa clôture à son goût. Mais comme c'est souvent le cas entre voisins qui se connaissent depuis vingt ans et qui ont accumulé, au fil du temps, tout un chapelet de petites rancunes jamais tout à fait réglées, la dispute grimpa vite en intensité.
On se rappela une vieille histoire de clôture mal plantée. On ressortit une chicane d'il y a dix ans à propos d'une vache qui avait brouté où elle n'aurait pas dû. On se cria après, chacune brandissant son panier comme s'il s'agissait d'une preuve irréfutable de son bon droit, jusqu'à ce que Madame Bouchard, à bout d'arguments et de patience, lâche dans un excès de colère la pire chose qu'on pouvait dire à l'époque, dans un moment de rage, sans jamais vraiment y penser :
— Va donc chez le Diable, avec tes maudits bleuets !
Le silence qui suivit ces mots-là ne dura qu'un instant.
Mais ce fut assez long pour qu'un vent étrange se lève tout à coup dans la clairière — un vent qui ne venait de nulle part, qui ne faisait plier ni les herbes ni les feuilles des arbres autour, comme s'il soufflait seulement pour elles, entre elles deux.
Et sur une grosse roche, à quelques pas à peine, quelque chose apparut.
Les deux femmes ne surent jamais dire, par la suite, comment décrire exactement ce qu'elles avaient vu — les récits varient d'une bouche à l'autre, comme c'est toujours le cas pour ces choses-là. Certains disent qu'il avait l'apparence d'un grand homme noir, vêtu comme un monsieur de la ville, mais avec des yeux qui brillaient d'une lueur qu'aucun homme n'avait jamais eue. D'autres racontent qu'il avait des cornes à peine visibles sous un chapeau, et qu'un chien noir, aussi grand qu'un veau, l'accompagnait, assis à ses pieds sur la roche, la langue pendante et l'œil fixé sur les deux femmes.
Ce qui ne change jamais dans l'histoire, d'une version à l'autre, c'est qu'il souriait.
Un sourire trop large, trop patient — celui de quelqu'un qui attendait cette invitation depuis longtemps et qui n'avait fait, tout ce temps, qu'épier les deux femmes depuis les bois, guettant le moment où l'une d'elles finirait par prononcer les mots qui lui donneraient le droit de se montrer.
— On m'a appelé, dit-il — ou quelque chose comme ça, parce que là encore, les versions varient sur ce qu'il dit exactement, seulement sur le fait qu'il parlait, d'une voix qui semblait venir de partout à la fois. Me voici.
Madame Bouchard laissa tomber son panier. Les bleuets roulèrent dans l'herbe, oubliés instantanément. La voisine, elle, resta figée, la bouche entrouverte, incapable de faire un geste.
Le Diable avança d'un pas — un seul, mais qui parut couvrir une distance immense, comme si l'espace lui-même se pliait à sa volonté. Il regarda les deux femmes tour à tour, avec cette lenteur satisfaite d'un chasseur qui savait déjà que sa proie ne pouvait plus lui échapper.
C'est Madame Bouchard, dans la plupart des versions de l'histoire, qui trouva la seule idée qui pouvait encore les sauver.
Elle regarda son nourrisson, qu'elle tenait toujours serré contre elle, endormi malgré tout ce vacarme, aussi paisible que si de rien n'était. Un enfant à peine baptisé depuis quelques semaines, pur de tout péché, encore trop jeune pour avoir eu la moindre occasion de faillir.
— Prenons-le, dit-elle à sa voisine, en tendant le bras pour que celle-ci pose sa main sur l'enfant elle aussi. Il est pur. Il nous protégera. Le Diable n'a aucune emprise sur lui.
La voisine, sans comprendre tout à fait mais sentant confusément que c'était leur seule chance, posa sa main sur le petit. Les deux femmes se tinrent ainsi, serrées l'une contre l'autre, l'enfant entre elles comme un bouclier, et attendirent — le cœur battant, n'osant plus bouger, plus respirer.
Le Diable s'arrêta net.
Son sourire s'effaça d'un coup.
Il tenta encore un pas, puis un autre, mais quelque chose semblait le retenir, comme un mur invisible qui se dressait entre lui et l'enfant pur qu'il ne pouvait ni toucher ni même approcher. Il tourna autour d'elles, cherchant un angle, une faille, une façon de contourner cette protection qu'il n'avait manifestement pas prévue.
Il n'en trouva aucune.
Ce qui suivit, personne ne l'oublia jamais dans la paroisse.
Le Diable, comprenant qu'il avait été déjoué par la ruse la plus simple qui soit — la pureté d'un enfant, contre laquelle même lui ne pouvait rien — entra dans une colère si terrible que le ciel lui-même parut s'assombrir un instant, malgré le plein soleil du matin.
Il rugit — un son qui n'avait rien d'humain, qui fit trembler les feuilles des arbres environnants et qui fut entendu, dit-on, jusque dans le village, où plusieurs paroissiens sortirent précipitamment de l'église en plein sermon, croyant à un orage soudain malgré le ciel clair.
Fou de rage de se voir ainsi vaincu, il se jeta contre la grosse roche derrière lui — la même sur laquelle il était apparu — et y planta ses griffes de toutes ses forces, comme pour se retenir de quelque chose, ou peut-être simplement pour laisser sortir cette fureur qu'il ne pouvait exprimer autrement.
La pierre, pourtant dure comme seule la pierre du Bouclier canadien peut l'être, céda sous ses griffes comme si elle avait été de beurre mou. De longues entailles parallèles s'y creusèrent, profondes, nettes, impossibles à confondre avec l'usure ordinaire du temps ou du gel.
Puis, dans un dernier cri de rage et un nuage de cendres qui sentait le soufre, il disparut.
Le chien noir disparut avec lui.
Le vent tomba d'un coup.
Et dans la clairière, il ne resta plus que les bleuets épars dans l'herbe, deux femmes tremblantes qui se tenaient toujours par la main sans oser se lâcher, un enfant qui, réveillé par le vacarme, s'était mis à pleurer doucement — et une roche marquée à jamais par la colère de celui qu'elles avaient, sans le vouloir, invité à se montrer.
On raconte que les deux femmes, une fois remises de leur frayeur, se réconcilièrent complètement sur-le-champ — toute la vieille chicane des clôtures et des vaches oubliée d'un coup, balayée par ce qu'elles venaient de vivre ensemble. Il paraît même qu'elles finirent la journée en riant, et que le soir même, on organisa une petite fête dans le rang pour célébrer leur délivrance, avec du violon et de la danse, comme on savait le faire dans ce temps-là quand on voulait chasser une frousse par la joie.
Les gens du village allèrent voir la roche, bien sûr, dès que la nouvelle se répandit — et ils y trouvèrent exactement ce que les deux femmes avaient décrit : de longues marques de griffes, profondément entaillées dans la pierre, à un endroit où rien, absolument rien, n'aurait dû pouvoir laisser une telle trace.
Le curé de la paroisse, consulté, refusa longtemps de se prononcer sur l'origine exacte du phénomène — un homme d'Église, après tout, ne pouvait pas cautionner trop ouvertement une histoire de rencontre directe avec le Malin, même si les deux femmes en question étaient connues de toute la paroisse pour leur honnêteté et n'avaient jamais eu, avant ce jour-là, la moindre réputation d'affabuler. Mais il ne refusa jamais, non plus, de bénir la roche à plusieurs reprises dans les années qui suivirent, "par simple précaution", disait-il aux villageois qui le lui demandaient, avec ce petit sourire prudent des hommes qui préfèrent ne pas trancher une question qui les dépasse.
Aujourd'hui encore, si on sait où chercher dans le rang concerné de Saint-Lazare-de-Bellechasse, on peut trouver cette même roche — toujours marquée, deux siècles plus tard, par ce qu'on continue d'appeler les griffes du Diable. Un photographe de la région, passionné de patrimoine local, en a même fait un cliché il y a quelques années — preuve que la roche existe bel et bien, qu'elle n'est pas qu'une invention de conteur de veillée. Les géologues, si on les interroge, parlent d'une fissure naturelle, d'un phénomène d'érosion différentielle propre à ce type de pierre, de fractures causées par des cycles de gel et de dégel qui, sur deux siècles, peuvent effectivement creuser des sillons étonnamment réguliers. Les gens du coin, eux, préfèrent la version qu'ils tiennent de leurs grands-parents, et il faut avouer que la coïncidence — quatre longues entailles parallèles, exactement à la largeur d'une main griffue — a de quoi faire hésiter même les plus sceptiques.
Et il ne reste, de cette histoire, qu'une seule leçon que les vieux de la paroisse aimaient répéter aux enfants trop portés sur la chicane :
Il ne faut jamais, au grand jamais, envoyer quelqu'un chez le Diable — même en criant, même sans le penser vraiment.
On ne sait jamais qui, ce jour-là, se trouvera justement en train d'écouter.
Les légendes traversent les siècles parce qu'elles portent bien plus qu'un simple récit. Elles transmettent des croyances, des mises en garde et une part de l'imaginaire collectif qui façonne l'identité d'un peuple.
Que l'on préfère l'explication des géologues ou celle des anciens de Bellechasse, Les Griffes du Diable nous rappellent que certaines histoires continuent de vivre tant que quelqu'un accepte de les raconter.
Merci d'avoir pris le temps de découvrir et de partager cette légende québécoise. Et surtout... évitez d'envoyer quelqu'un chez le Diable. On ne sait jamais s'il est en train d'écouter...
© Cette adaptation est une réécriture littéraire réalisée par Élisabeth De Cordoba pour TheLibrisWorld, inspirée d'une légende du folklore québécois. Toute reproduction de cette version est interdite sans autorisation.
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