

Mon Ange - Guillermo Rosales
Chronique – L’envers des mots, par Fab
Il y a des lectures qui ne s’annoncent pas.
Elles arrivent sans bruit, mais laissent une trace profonde.
Aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous partager une nouvelle chronique de Fab, une voix sensible et engagée qui explore la littérature avec justesse, profondeur et sincérité.
À travers ses mots, ce n’est pas seulement un livre que l’on découvre, mais une expérience, une émotion, parfois même un bouleversement.
Prenez le temps de lire.
Et surtout… de ressentir.
De livre interdit à livre culte.
Pour cette nouvelle chronique je voulais vous parler d’une œuvre spéciale ; on parle souvent de la littérature latino - américaine avec son réalisme magique, et ses grandes épopées mais on oublie souvent que c’est aussi une écriture libératrice pour ces auteurs oppressés.
Guillermo Rosales figure parmi ceux-ci. Le jeune auteur subit l’oppression du régime cubain, et fuit la dictature, la prison, sa famille et toute sa vie pour rejoindre espérance et liberté à Miami.
Mais son rêve américain se transforme vite en cauchemar. Interné de force dans un Boarding home, il ne restera plus rien de lui sinon ce texte et les témoignages de ses quelques amis.
Mon ange était son espoir de renouveau. Il l’écrit frénétiquement pour témoigner de son expérience et dénoncer, autant la dictature et l’exil, que le système américain.
Cette “autobiographie” criée en quelques pages parait en 1987. Présentée à différents concours, elle restera discrète et silencieuse ; si bien que Guillermo, de déception, s’en suicidera six ans plus tard. Mais son roman, bien que longtemps “interdit” à Cuba et très mal accueilli aux États-Unis pour la réalité brutale qu’il dépeint, connaitra plus tard, enfin, le succès qu’il mérite.
→ De quoi ça parle ?
Un écrivain Cubain, William Figueras, fuit Cuba vers un rêve de vie libre.
Trahi par sa famille, la liberté qu’il trouve se résume à un internement orchestré dans une pension miteuse “BOARDING HOME”, enfer banal, sale ; moins spectaculaire que la prison politique mais finalement bien plus brutale. Il partagera alors son quotidien avec la maladie mentale, la faim, les médicaments, la violence et les humiliations.
À la recherche d’un petit paradis, il se trouvera dès son arrivée en plein cœur d’un enfer vu et accepté. “ C’était un de ces refuges marginaux où aboutissent les gens que la vie a condamnés. Des fous pour la plupart. Mais aussi des vieillards que leurs familles abandonnent pour qu’ils meurent de solitude et n’empoisonnent plus la vie des triomphateurs.”
Rosales nous dépeint alors, avec une brutalité désarmante, le quotidien ( le sien ) d’une vie abandonnée au milieu de la crasse, de la violence et de l’indifférence.
Mais au milieu de ce chaos apparait alors Leila, ( nom pouvant changer selon les traductions ), jeune femme fragile et perdue, qui deviendra son “ange”.
Nait alors une relation mêlée d’amour, de soumission et de dépendance dont émane une beauté, particulière et pure, qui représentera leur seule survie.
Démarre une histoire, dérangeante, en ruine, à la beauté naïve au milieu d’un amas de laideur et de sévices.
Courte fresque sur l’oubli, le mépris et la révolte face à un système qui ferme les yeux, mais aussi sur la puissance de l’amour.
→ Pourquoi le lire ?
Il y a des livres dont on parle fièrement et qu’on recommande avec panache, puis il y a Mon ange, dont on parle avec pudeur et hésitation.
Longtemps échangé “sous le manteau”, aujourd’hui il se donne encore discrètement.
Comme on glisse un secret, un aveu, à l’oreille d’un autre.
Au cœur de ces lignes resserrées où réside une prose sèche et nerveuse, on découvre une litanie macabre et haletante dont on ne peut détourner le regard.
Écrit avec une profonde sincérité, son langage cru, parfois même ordurier, reflète la déchéance à l’état pure qui s’étale sous ses yeux ; et les nôtres.
La violence et la crasse ne sont pas racontées mais montrées, sans filtre.
Tout est décrit avec une précision clinique : les résidents, les sentiments, la promiscuité… Mais au cœur de ses lignes, Rosales, décrit aussi l’amour et la beauté de l’Ange dans des éclairs de poésie d’une profonde pureté.
Ce texte est à la fois un témoignage brutal de la condition des exilés cubains, de l’exode de Mariel en 1980, de ces indésirables que Castro a vidés de ses prisons, et de ses asiles où se réfugiaient ces Hommes perdus en quête du rêve américain. C’est une dénonciation des mécanismes de l’exclusion sociale mais aussi une dénonciation réaliste des Boarding home, qui deviennent presque une métaphore de la société tout entière. Laboratoire où les pulsions primaires sont exacerbées et où les règles sociales et morales s’effondrent laissant place à la “loi de la jungle”; on entre dès les premières pages dans la “cour des miracles”.
L’auteur nous montre à quel point notre identité et notre dignité sont dépendantes du confort et de nos conditions de vies confortables.
Qu’advient-il de la moralité de l’Homme lorsqu’il est privé de culture, de considération, de respect et d’hygiène ?
C’est là que Leila est intéressante. Entre William et l’ange va naitre une relation pure et désespérée. Il devient son protecteur, son ancre dans la folie, tandis qu’elle, se meut en son miroir inversé. L’innocence et sa passivité sont confrontées à la corruption du héros qui devient peu à peu le bourreau des autres pour survivre et la protéger. Il cesse d’être une victime et de subir, mais devient un acteur du système et le bras droit de Curbelo, tenancier du refuge, et vraie brute tortionnaire qui passe son temps à humilier, voler et maltraiter les résidents entre deux bières.
C’est le paradoxe du roman : William dont cette vie et ce système le désespère, s’y adonne finalement pour préserver la pureté de son amour. On pourrait trouver une portée philosophique quant à l’adaptation et la compromission de l’Homme face au système et à sa loi du plus fort ; vite annihilée par sa portée autobiographique. Ce qui multiplie d’ailleurs l’intensité du récit.
Sa transformation culmine dans un acte final, terrible et inéluctable. Face au constat que ce monde finira irrémédiablement par détruire la pureté de Leila et tous ses espoirs, par la violence ou la déchéance, il prend une décision radicale. Geste ultime, dans la frénésie d’un amour absolu et voué à l’échec, il choisit de sauver son ange de cette vie, et lui-même indirectement.
La crasse et l’amour étant le cœur du roman, on y découvre que même dans les méandres des ténèbres, une forme de grâce et de beauté est possible.
On peut lire ce texte de deux manières : soit en tant qu’autobiographie soit en tant que conte philosophique, de révolte. Dans les deux cas, il s’agit d’un coup de poing dont on peine à relever la tête une fois la dernière page tournée.
→ Réfléchir le livre fermé
Une fois fermé, c’est un livre dont vous aurez envie de parler. Sans savoir ni comment, ni à qui. Une plaie béante sera ouverte au cœur de votre paume et vous la contemplerez plongé dans une torpeur ténébreuse, en scrutant la beauté et l’abjection laissés par le récit. Mais une question subsistera.
L’amour de William était-il sincèrement altruiste ? Ou est-ce la forme la plus extrême de l’égoïsme ? Il protège l’Ange, mais surtout ce qu’il lui apport : une raison de vivre. L’acte final peut d’ailleurs être vu comme le sauvetage ultime et la preuve d’amour absolue ou la volonté d’une possession totale.
Le roman dissèque la cruauté extrême des rapports de forces et nous plonge dans un microcosme en nous demandant si, ici, nous deviendrions le plus faible, écrasé, ou le plus fort, dénué de moralité.
Rosales nous rappelle que la frontière entre “eux” et “nous” est bien trop mince pour les ignore.
Merci à Fab pour cette chronique puissante, habitée, qui nous confronte autant qu’elle nous éclaire.
Texte protégé – tous droits réservés.
Cette chronique est publiée avec l’autorisation de son auteur. Toute reproduction, diffusion ou utilisation sans accord préalable est interdite.
Si ces mots vous ont touché, je vous invite à suivre le travail de Fab, à lire ses chroniques, à les partager, et à soutenir cette voix qui donne tant à la littérature. https://substack.com/@fabeden
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