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L'envers des mots

Le Verdict - Kafka

Les Chroniques de Fab
Il y a des textes qui ne se contentent pas de parler d’un livre…
mais qui ouvrent une porte plus vaste.
Une porte sur l’écriture elle-même,
sur cette attente silencieuse,
sur ces nuits où les mots refusent de venir,
et sur cet instant rare où tout bascule.
Dans cette chronique, Fab nous entraîne au cœur d’une œuvre fondatrice,
mais aussi au plus près de ce qui habite profondément l’acte d’écrire.
Une lecture qui dépasse le simple regard critique,
pour devenir une véritable immersion dans l’absurde,
dans la filiation,
et dans ce dialogue fragile entre soi et le jugement des autres.
Le Texte Fondateur de Kafka

Pour cette nouvelle chronique j’ai décidé de vous présenter un texte dont certains connaissent certainement déjà l’auteur. Je l’ai choisi car, si Kafka y accorde un profond affect, il s’agit pour moi d’une œuvre qui m’habite et qui siège parmi mes lectures favorites.

→ Contexte

Au-delà de sa justesse et de son génie, je vous en parle aussi pour ses conditions d’écriture.
Il faut savoir que Kafka a écrit Le Verdict en une nuit, entre 10 heures et 6 heures, poussé par une inspiration fulgurante.
À ce moment-là, l’auteur vivait dans une chambre à Prague, dans l’appartement de ses parents où il s’enfermait chaque soir, depuis des mois ; assis à sa table de travail en attendant l’élan qui le porterait vers son idéal : écrire.
Pendant des semaines, Kafka regardera son carnet et patientera, impassible devant le néant et l’impossibilité d’écrire. Il conclura alors nombre de ses soirées par des notes datées : “Ce soir je n’ai rien” écrit ou “Toujours rien écrit”.
Et tandis que l’amertume et la désolation l’envahissent peu à peu, voilà qu’un soir il s’assied à la même place, à la même heure, dans une profonde solitude et alors que son esprit divague et flotte à travers ses pensées et obsessions, naît Le Verdict.
En quelques heures, sans répit, sa mine court, fulminante, et noircit son cahier “fendant les eaux” ; dans un état d’extase “entre fatigue et joie dans une ouverture aussi totale de l’âme et du corps”.
Je lui voue un attachement particulier car, bien qu’à mon modeste niveau, j’ai connu bien trop de nuits à tenter d’écrire et travailler ma poésie ou mes nouvelles, où l’on erre démuni, dans l’absence troublante d’inspiration, sous une pauvre lampe de chevet qui nous regarde.

→ De quoi ça parle
Dans ce texte, Kafka nous confronte à de nombreux sujets qu’il exploitera d’ailleurs par la suite dans d’autres œuvres. En quelques pages, il déploie une densité déroutante, tant par l’image que par les dialogues et leur profondeur.
Le récit - dans un début des plus banals où l’on suit Georg écrivant une lettre à un ami en relatant sa situation de vie puis la présentant ensuite à son père malade et affaibli - met en scène toute la complexité et l’absurdité de notre jugement de valeur, de la réussite et de notre relation à l’autorité.
Georg paraît être un homme plutôt accompli, en réussite professionnelle, socialement irréprochable, qui s’occupe de son père et qui est fiancé. Il semble incarner au plus près la “vie raisonnable”.
La normalité de sa vie qui accompagne les premières pages bascule au coeur du livre, vers une confrontation brutale et saisissante avec son père qui remet toute sa vie — ses réussites — en cause et qui semble l’accuser de fautes implacables, bien qu’insaisissables.
Alors débute dans cette chambre froide, qui semble se muer en un un tribunal, tout un jugement absurde du père sur son fils, lui qui oscille entre justifications et acceptations, dont la condamnation est inéluctable.

→Profondeur de l’oeuvre
Ici, Kafka nous confronte à une inquiétude intime : jusqu’où nos réussites, nos choix, nos vies sont-ils réellement les nôtres ?
Il aborde l’importance absurde que nous accordons à l’approbation des autres.
Il explore, dans la continuité de “l’absurde”, le regard que l’on porte à nos vies, la difficulté pour un individu de se détacher des coutumes, des dogmes et des verdicts ancestraux et familiaux auxquels nous obéissons ; à travers la réussite sociale attendue de Georg en bon bourgeois qui vient s’effondrer en un seul jugement, de son père. Un gouffre vertigineux s’ouvre sous ses pieds, tant sa vie normale et le récit qu’il se fait de lui-même est balayé en une phrase.
À bien des égards, Kafka ne dépeint pas un simple conflit familial ou une confrontation d’idées, mais une métaphore où il met en scène l’absurdité du jugement. Une condamnation est donnée sans réels fondements ni raisons, seulement justifiée par un regard différent et haineux auquel Georg succombera, acceptant une culpabilité envahissante et incompréhensible. Sujet qu’il approfondira notamment dans “Le Procès”.
Tout le long du texte, on peut retrouver une certaine correspondance à Camus avec L’Étranger, tant le récit développe la contradiction et l’absurde au travers de notre manière de nous percevoir en confrontation avec celle des autres. Camus explore le regard extérieur sur l’absurdité du monde et du système ; Kafka se concentre ici sur le réel intime, l’absurdité de notre obsession à l’approbation de l’autorité parentale et à sa soumission. Bien qu’un lien vers l’extérieur soit présent, tant son père incarne cette image royale familiale, mais aussi dans une certaine condition, l’image de la société et d’un système dénués de sens.

→ Pourquoi le lire ?
Tout d’abord, ce texte est la porte d’entrée de l’univers kafkaïen.
Toute son oeuvre parsème cette trentaine de pages.
On retrouve une écriture juste, étonnamment simple et fluide qui contraste avec la violence infinie que confère un jugement humiliant, notre désarmement face à la critique et l’autorité. On ressent presque les mains moites et les jambes fébriles de Georg tant il se voit méjugé et est ridiculisé par un homme, qui paradoxalement est alité, mais qui est son père. On se meut sans vraiment le vouloir, peu à peu en lui en se demandant à quel point nous-même sommes obéissants au jugement du Père.
Malgré la complexité des sujets abordés, nous pouvons lire Le Verdict de deux manières différentes : “à plat”, c’est-à- dire pour son histoire, aussi haletante que déroutante, ou bien “en profondeur” pour essayer d’en saisir sa portée. Kafka et Camus partagent un aspect philosophique ( peut-être plus maqué chez Camus ) souvent controversé, mais leurs travaux, développés au cœur de romans, les rendent plus accessibles.
Dans ces lignes au rythme maîtrisé, où l’accélération croît au fur et à mesure que l’absurde prend place, on sent aussi un écrit intime se confondre sur la perception du père et son rôle. Alors se dépeint en même temps, avec subtilité, l’expérience de l’auteur quant aux tensions avec son père et son rapport à son autorité. ( sujet qu’il apprendra, à nouveau, dans Lettre au père ).
Alors, si vous ne lisez pas Le Verdict pour sa portée et son ouverture sur l’absurde, l’autorité, le jugement et les relations familiales; lisez-le simplement pour son histoire rythmée qui saura vous happer, à la mécanique implacable, jusqu’à la dernière ligne. Lisez-le pour avoir le plaisir de vouloir le recommencer une fois la dernière scène contemplée.
Le Verdict est le texte fondateur de Kafka; de son œuvre, de sa personne et de son style. C’est naturellement dans l’ordre des choses (notions qu’il défit continuellement) qu’il faut commencer par ce récit.

→ Une réflexion le livre fermé
Évidemment, comme après L’étranger, une réflexion raisonnable serait de se pencher sur l’absurde ; l’absurdité de notre rôle dans la société, du rôle de la justice, du sens de réussite dans ce système.
Mais je m’attarde sur cette relation à l’autorité paternelle, à l’image du père et celle qu’on doit rendre à la famille comme pour honorer une dette ; si Kafka ne lui donne pas une incarnation de la société tout entière.
À quel point la réussite dans les yeux de son père nous habite ? Jusqu’où notre vie nous appartient, ou plutôt, n’appartient plus à notre famille tant nous courons à la poursuite de son approbation; encore plus qu’à celle de la société.
Enfin, une fois le récit terminé, témoin du dernier geste de Georg qui se soumet tout à fait à la condamnation de son père en l’acceptant sans pouvoir en saisir la raison, je me demande jusqu’où sommes-nous l’enfant de nos parents prêts à accepter n’importe quelle punition, avec ou sans raison.

Merci à Fab pour cette lecture habitée,
à la fois sensible, profonde et sincère.
À travers ces mots, ce n’est pas seulement une œuvre que l’on découvre,
mais une expérience intérieure,
un écho à nos propres questionnements.
Certaines lectures ne s’arrêtent pas à la dernière ligne.
Elles continuent en nous,
dans ce que l’on accepte,
dans ce que l’on remet en question.
Texte publié avec l’autorisation de l’auteur.
Vos impressions sont précieuses. N’hésitez pas à partager votre ressenti après la lecture.
Vous pouvez suivre et découvrir les écrits de Fab ici : https://substack.com/@fabeden
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