

L'envers des mots
L'étranger - Albert Camus
Il y a des textes qui analysent.
Et d’autres qui interrogent.
Celui que vous allez découvrir ne cherche pas simplement à expliquer une œuvre.
Il ouvre une réflexion.
Sur l’absurde.
Sur le regard que nous portons sur le monde.
Et sur cette étrange nécessité que nous avons… de donner du sens à tout.
À travers L’Étranger de Camus, Fab nous invite à aller plus loin que la lecture scolaire, plus loin que les évidences, pour entrer dans une pensée plus nue, plus dérangeante… mais profondément juste.
Le roman face au cinéma
Pour cette nouvelle chronique, j’ai décidé de marquer une pause et de vous proposer quelque chose d’un peu différent.
Apres avoir parlé du Verdict de Kafka et de la notion d’absurde, comment ne pas faire un trait d’union vers Camus et L’étranger ?
Le roman, tout le monde ( ou presque ) le connaît, je vais donc adapter cette chronique à ce constat : beaucoup ont déjà proposé un texte sur le sujet.
Nous allons ici, approfondir l’absurde bien sûr, mais surtout nous concentrer sur le rapport entre le roman et ses adaptations.
→ De quoi ça parle ?
L’Étranger est devenu un monument scolaire, dont nous avons tous vu passer le livre entre nos mains. C’est peut-être là le principal problème : à l’école et encore aujourd'hui, on le lit souvent comme on apprenait une poésie au collège. Vide de sens.
Pourtant, il y aurait bien des manières de qualifier ce roman. On lui trouverait des traits d’histoires d’amour, d’amitié, et bien sûr de meurtre.
Ces quelques pages, où nous suivons Meursault dans le deuil, le quotidien populaire, la séduction, la violence et la misère, ouvre un gouffre vertigineux sous nos pieds.
Nous pouvons d’abord lire le récit comme tel; l’histoire d’un homme dans une succession d’évènements (le deuil - l’amitié - l’amour - le meurtre - le procès - la mort).
Alors nous verrons une courte histoire haletante qui a déjà toute sa place dans une bibliothèque. Mais ce qui se joue réellement entre ces lignes est un manifeste sur l’absurdité de notre société et de l’Homme face au monde.
C’est la dissection de notre regard sur la vie et sur autrui.
→ L’absurde et le roman
L’absurde est au cœur de l’oeuvre de Camus. Il résonne au plus profond de son être et imprègne chacune de ses œuvres ; il le développe d'ailleurs particulièrement ici et dans Le mythe de Sisyphe où il en conclut tout de même qu’il faut être heureux de vivre.
L’absurde pour l’auteur, notamment dans ce récit, ce n’est pas le monde, ni l’Homme, mais plutôt la rencontre des deux. Il nait dans la confrontation entre cette quête du désir de sens et de silence du monde.
Dans le roman, tout est absurde. Chaque scène du récit, chaque fait, Meursault, jusqu’à l’écriture elle-même.
Mais ce qui choque vraiment dans L’Étranger, ce n’est pas que Meursault tue un homme. C’est qu’il ne se défend pas. Qu’il ne décore pas son geste. Qu’il refuse d’inventer une histoire sur lui‑même. Or notre époque n’a jamais autant exigé de narration : il faut se “raconter”, se “construire”, se “mettre en scène”. Comme si la vie n’était acceptable qu’enrobée dans un récit vivant et justifié. Meursault fait exactement l’inverse : il vit à nu, sans chercher à comprendre ou ressentir.
”Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas."
Tout commence dans cette première phrase, qui dénonce finalement son vrai crime.
L'absurde commence précisément ici : dans l'écart entre l'attente sociale et la réalité brute de l'expérience de Meursault, qui ne ressent pas ce qu'on lui ordonne implicitement de ressentir.
Tout le monde s’en interroge, s’en offusque, et le condamne.
Une question est alors posée d’emblée : sommes-nous pour ce que nous sommes ou pour ce que nous paraissons ? La réponse est claire : nous sommes ce que nous paraissons. Notre valeur dépend du regard des autres, et ce regard dépend de ce que nous lui montrons. L’absurdité de la chose réside dans l’incapacité de chacun à être pleinement honnête, puisque nous servons tous une image hypocrite selon des codes de “bien-pensance” établis.
Meursault est condamné autant pour ne pas avoir pleuré au bon moment que pour avoir tiré sur un Arabe. L’essentiel est là : l’inadéquation entre une vérité intime (il ne ressent pas, ou pas comme il faut) et un théâtre social qui exige de la mise en scène affective. L’absurde n’est pas seulement métaphysique, il est judiciaire, social, presque administratif : un homme est mis à mort parce qu’il n’a pas su jouer le rôle d’un fils, d’un amant, d’un accusé convenable, plus que parce qu’il a tué un homme.
Cette question persistera longtemps; pourquoi jouer un rôle dans un monde dénué de sens. Qu’importe ce que je suis ici, puisque nous-même ne comprenons pas ce que nous faisons dans ce monde, ni pourquoi nous y sommes. C’est absurde de diriger sa vie par rapport à cela; et encore plus d’en chercher le sens.
→ Le livre face à l’écran
Camus tout au long de l’histoire nous dérange aussi par son écriture; plate et monotone où des phrases courtes et simples se succèdent et n’expliquent rien. Le récit enchaîne des observations sensorielles sans lien logique : la chaleur, la couleur d'une cravate, le café au lait, le soleil sur l'asphalte. Meursault ne hiérarchise pas. Il enregistre le monde tel qu'il est, sans en chercher le sens, avant que nous lui imposions nos grilles de lecture.
Les adaptations cinématographiques sont alors des tests de résistance : jusqu’où peut‑on transformer ce refus de récit en histoire, en spectacle ?
Le film est fidèle. Mais précisément là où le cinéma est fort – le visage, le décor, la lumière – il se heurte à la nature même du roman. Camus fait de Meursault un trou noir de psychologie : tout tient dans un “je” vide, peu expressif, qui n’exprime rien.
La plage, dans le roman, est une brûlure de lumière, presque abstraite ; or au cinéma, c’est une image ; on y gagne en sensualité, on y perd en incertitude. Camus écrit l’aveuglement du monde par la lumière (“cette chaleur”, “cette lumière insupportable”). Le roman transforme l’environnement en pression physique sur la conscience ; le film, malgré sa bonne volonté, peine à faire sentir cette “chaleur” comme une force métaphysique, et non comme un simple décor exotique.
On ressent cette chaleur fatigante, mais dans sa splendeur d’été, dans son décor de plage sous un ciel immense, azur. La tentative du noir et blanc renforce la pureté et la sobriété de l'image ( et c’était un très bon choix ) mais sert aussi une certaine poésie et oriente notre lecture du récit.
Le film, par ses plans, sa texture, sa « scène », nous place en spectateur, tandis qu’ici nous devons tendre vers la profondeur du personnage pour le ressentir, non pas le regarder pour essayer de le comprendre.
« Comprendre » étant justement un thème de l’œuvre, ou plutôt “incompréhension” et le besoin obsessionnel d’assouvissement par une société qui cherche à toujours tout expliquer.
Les caméras imposent alors, par l’essence de leur portée, une contradiction totale au dessein de Camus.
Le texte, dans son écriture blanche laisse le lecteur seul avec le comportement de Meursault ; Le cinéma est presque toujours condamné à expliquer, à orienter, par l’image, le montage, la musique, la photographie, le jeu.
L’indifférence de Meursault, dans le roman, reste irréductible alors qu’il s’humanise à l’image selon la réalisation; sur l’écran, elle ressemble toujours un peu à quelque chose : lassitude, mélancolie, froideur.
Lors du procès, et après en prison lors de la visite de Marie ou du prêtre on est presque touché de compassion, d’empathie envers Meursault simplement parce qu’on le regarde et que nous sommes spectateur de l’image, qui le montre seul, faible et enfermé dans sa geôle misérable.
Lors du passage de l’aumônier, à l’écran on regarde, on vit, la scène et on voit la purge salvatrice de cette colère qui laisse Meursault sur sa couchette dans ce qui semble être sur son visage un moment de paix — presque — de petit bonheur.
Camus, lui, nous laisse seulement avec une phrase incertaine “je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence”, sans nous dire ce que ça signifie.
En conclusion, je dirai simplement que même si le film est tout à fait réussi, il s’agit plus d’une interprétation que de l’adaptation propre de l’œuvre.
Ici, le cinéma peut reproduire l’histoire de l’absurde, mais il peine à reproduire l’absurde de l’histoire.
J’aime à penser que cette distance entre le spectateur et l’image et l’immersion du lecteur dans des pages traduiront toujours une différence fondamentale entre l’expérience de l’écran et du livre.
→ Une réflexion
Camus explore l’absurde au travers de différentes idées et différentes œuvres.
Dans Les Justes par exemple, il s’agit de l’opposé total. L’absurdité de la croyance, de la dévotion, du sacrifice et de la culpabilité.
Il met en scène un groupe de révolutionnaires russes prêts à tuer un grand-duc au nom de la justice, et qui débattent sans cesse de la légitimité morale de leur attentat. On retrouvera l’absurde dans la justification dudit crime ; « devenir semblable au grand-duc, en le tuant, pour se révolter contre ses meurtres ».
Dans L’Étranger, Meursault tue “sans raison”, dans Les Justes, on pose la question : “jusqu’où peut‑on aller quand on croit avoir raison ?”
Deux notions qui ont toute leur actualité aujourd’hui.
Texte de Fab, initialement publié dans sa chronique.
Ce texte ne se termine pas vraiment.
Il laisse une trace.
Une question.
Peut-être même un léger inconfort… celui de se demander si nous vivons réellement, ou si nous jouons simplement un rôle attendu.
L’absurde, ici, ne se comprend pas entièrement.
Il se ressent. Il se heurte. Il persiste.
Et peut-être que c’est précisément là…
que commence la réflexion.
Si ce texte vous a fait réfléchir,
si une idée a résonné en vous…
Prenez un instant.
Et partagez votre ressenti.
Vos impressions sont précieuses.
N’hésitez pas à partager votre ressenti après la lecture.
Texte de Fab — publié avec son autorisation.
Retrouvez son univers ici : https://substack.com/@fabeden
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