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L'Oiseau qui n'avait pas de cage

Il y avait un oiseau sur le rebord de ma fenêtre ce matin.
Je ne sais pas depuis combien de temps il était là. Je ne l'avais pas entendu arriver — les oiseaux ont cette façon particulière d'apparaître dans les endroits sans qu'on les voie venir, comme s'ils existaient déjà là avant même qu'on lève les yeux. Comme si c'était nous qui venions d'arriver, pas eux.
Il était petit. Brun avec quelque chose de roux sur les ailes — cette couleur particulière que l'automne donne aux choses qu'il touche avant de partir. Il regardait droit devant lui avec cette concentration tranquille des êtres qui n'ont pas besoin de chercher leur place parce qu'ils savent qu'elle est partout.
Je l'ai regardé pendant longtemps sans bouger.
Et j'ai pensé à la liberté.
La liberté est un mot qu'on utilise trop souvent pour des choses trop grandes. On parle de la liberté des peuples, de la liberté des nations, de la liberté comme d'un idéal qu'on atteint un jour si on se bat suffisamment longtemps pour elle. C'est vrai. Tout ça est vrai. Mais ce matin-là, devant cet oiseau brun sur le rebord de ma fenêtre, j'ai pensé que la liberté ressemblait peut-être à quelque chose de beaucoup plus petit que ça.
Quelque chose de la taille d'un oiseau.
Quelque chose qui tient dans le creux d'une main ouverte — et qui s'envole précisément parce que la main est ouverte.
Cet oiseau ne savait pas qu'il était libre.
C'est ça qui m'a frappée le plus. Il n'avait pas de conscience de sa liberté — pas de gratitude, pas de soulagement, pas de cette légèreté particulière qu'ont les gens qui viennent de se débarrasser de quelque chose de lourd. Il était simplement là, sur ce rebord, dans cet air de ce matin-là, avec ses petites pattes qui tenaient l'équilibre sans y penser.
La liberté pour lui n'était pas une conquête. C'était un état naturel. Comme respirer. Comme voir. Comme sentir le vent changer de direction avant qu'il change vraiment.
Et j'ai pensé que c'était peut-être ça, la vraie liberté — pas celle qu'on gagne après un long combat, pas celle qu'on célèbre avec des drapeaux et des discours, mais celle qu'on ne remarque même plus parce qu'elle est tellement inhérente à ce qu'on est qu'on ne sait plus faire la différence entre soi et elle.
Il y a des gens qui vivent comme cet oiseau.
On les reconnaît à quelque chose dans leur façon d'occuper l'espace — pas d'arrogance, pas d'ostentation, juste cette présence naturelle et légère des gens qui n'ont pas besoin de se justifier d'être là. Ils arrivent dans une pièce et la pièce les accueille sans question. Ils parlent et les mots sortent sans effort — pas parce qu'ils n'ont pas réfléchi, mais parce que leur réflexion et leurs mots sont devenus la même chose depuis longtemps.
Ces gens-là ont trouvé quelque chose que la plupart des gens cherchent toute leur vie sans mettre de nom dessus.
Ils ont trouvé leur rebord de fenêtre.
Cet endroit précis dans l'existence d'où le monde entier est visible sans qu'on ait besoin de se pencher trop loin pour le voir.
Mais il y a aussi des gens qui ressemblent à des oiseaux en cage.
Pas parce que quelqu'un les a mis là. Pas toujours, du moins. Parfois les cages sont construites de l'intérieur — avec de la peur, avec de la prudence, avec cette habitude qu'on prend progressivement de ne pas aller plus loin que ce qu'on connaît déjà. On pose soi-même les barreaux, un par un, sans s'en apercevoir, parce que chaque barreau individuellement semble raisonnable. C'est raisonnable de ne pas prendre trop de risques. C'est raisonnable de rester dans ce qu'on maîtrise. C'est raisonnable de ne pas s'aventurer trop loin de ce qui est connu et sûr et prévisible.
Et puis un matin on lève les yeux et on voit les barreaux.
Et on ne se souvient plus très bien de quand on les a posés.
L'oiseau sur mon rebord de fenêtre n'avait pas ce problème.
Il avait ses ailes et le ciel et l'air entre les deux — et c'était suffisant. C'était même trop, peut-être, dans le sens où l'abondance de l'espace ne lui posait aucune question. Il n'avait pas à décider où aller parce que partout était possible. Il n'avait pas à choisir une direction parce que toutes les directions étaient ouvertes.
Ce qui aurait pu être vertigineux pour quelqu'un d'autre était simplement sa façon naturelle d'exister dans le monde.
Et j'ai pensé que la liberté sans les ailes pour en profiter ne serait qu'un espace vide. Que la liberté n'est pas seulement l'absence de cage — c'est aussi la présence de quelque chose qui permet de voler. Une passion. Une vocation. Un amour. Un talent qu'on a pris le temps de développer au lieu de le laisser dormir dans un coin de soi-même en se disant qu'on s'en occupera plus tard.
Plus tard est un endroit où personne n'arrive jamais vraiment.
Je dis ça simplement parce que c'est la vérité la plus simple que je connaisse sur moi-même. J'écris depuis aussi longtemps que je me souviens — pas toujours bien, pas toujours avec confiance, pas toujours en sachant où les mots allaient m'emmener. Mais j'écris. C'est mon rebord de fenêtre à moi. C'est l'endroit d'où je vois le monde le plus clairement — pas parce que l'écriture donne des réponses, mais parce qu'elle pose les bonnes questions.
Et les bonnes questions valent infiniment plus que les mauvaises réponses.
L'écriture est ma façon d'être libre. Pas libre de tout — personne n'est libre de tout, et ce serait épuisant si c'était le cas. Mais libre à l'intérieur. Libre dans cet espace entre ce qu'on pense et ce qu'on dit, entre ce qu'on ressent et ce qu'on comprend, entre ce qui s'est passé et ce qu'on en fait.
Cet espace-là est immense. Et il m'appartient entièrement.
L'oiseau a fini par partir.
Pas brusquement — il n'y a pas eu de bruit, pas de mouvement précipité, pas de décision visible. Il était là et puis il n'était plus là, avec cette fluidité des choses légères qui ne laissent pas de trace de leur départ parce qu'elles ne s'accrochent pas aux endroits qu'elles quittent.
Le rebord de la fenêtre était vide.
Mais quelque chose était resté — cette qualité particulière du silence après le passage de quelque chose de vivant. Ce silence-là est différent du silence ordinaire. Il contient encore la forme de ce qui était là. Comme un lit qu'on vient de quitter garde encore quelques minutes la chaleur de celui qui y dormait.
Je suis restée encore un moment à regarder le rebord vide.
Et j'ai pensé que c'était peut-être ça aussi la liberté — cette capacité à partir sans laisser de regret. À quitter un endroit sans s'y accrocher. À voler vers autre chose sans regarder en arrière avec cette nostalgie qui alourdit les ailes et finit par empêcher de voler vraiment.
Partir est un art.
Pas fuir — partir. La différence est importante. Fuir c'est s'éloigner de quelque chose. Partir c'est aller vers autre chose. Le mouvement est peut-être le même de l'extérieur mais il est entièrement différent de l'intérieur. La fuite a peur. Le départ a confiance.
L'oiseau ce matin n'avait pas peur.
Il allait quelque part. Je ne sais pas où. Il ne me l'a pas dit et je n'ai pas pensé à lui demander — ce genre de question ne se pose pas aux oiseaux, qui ont le bon sens de ne pas expliquer leur trajectoire à ceux qui ne peuvent pas les suivre.
Et c'était très bien comme ça.
Ce soir la fenêtre est fermée.
L'automne avance et l'air du matin est devenu trop froid pour rester longtemps les fenêtres ouvertes. Mais je sais que demain matin je l'ouvrirai à nouveau — pas nécessairement pour revoir cet oiseau-là, parce que les oiseaux libres ne repassent pas forcément au même endroit au même moment.
Mais pour laisser la possibilité ouverte.
Parce que la liberté — la vraie, celle qui ressemble à un oiseau brun avec quelque chose de roux sur les ailes — ne vient jamais quand on l'attend assis les bras croisés derrière une fenêtre fermée.
Elle vient quand on ouvre.
Simplement. Sans condition. Sans savoir ce qui va entrer.
On ouvre. Et on attend de voir ce que le matin apporte.
Ce qui est, dans mon expérience, la meilleure façon de commencer une journée.

Et peut-être aussi la meilleure façon de vivre.

Merci de me lire.

Ces mots sont les miens — fragiles et précieux comme tout ce qu'on pose sur une page blanche en espérant que quelqu'un de l'autre côté les reçoive comme ils ont été écrits. Avec sincérité. Avec silence. Avec ce petit tremblement qu'il y a toujours quand on offre quelque chose de vrai.

Si ce texte vous a touché — si l'oiseau sur le rebord de votre propre fenêtre vous a traversé l'esprit en lisant ces lignes — alors il a fait exactement ce qu'il devait faire.

C'est tout ce qu'un texte peut espérer.

© Élisabeth de Cordoba — Tous droits réservés Ce texte est une œuvre originale protégée par le droit d'auteur. Toute reproduction partielle ou totale est interdite sans autorisation écrite de l'auteure. Partage du lien encouragé — copie du texte interdite.

 Élisabeth de Cordoba ( Manon Lacombe) autrice indépendante.    thelibrisworld.com

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