L`envers des mots
Borgo Vecchio de Giosuè Calaciura
entre misère, fatalité et poésie


Certains récits ont la capacité rare de nous habiter longtemps après la dernière page.
Ils nous plongent dans une réalité si humaine, si brutale et si poétique qu’ils laissent une empreinte durable bien après la dernière page.
Dans cette nouvelle chronique, Fab nous emmène au cœur de Borgo Vecchio de Giosuè Calaciura — un roman où la misère côtoie la grâce, où l’enfance résiste encore à la violence du monde, et où la poésie surgit au milieu des ruelles les plus sombres de Palerme.
Entre misère, fatalité et poésie
Pour cette nouvelle chronique, j’ai choisi un coup de cœur de l’année dernière.
Borgo Vecchio de Calaciura est un court roman où il y a tout. La chaleur épaisse de la Sicile, la misère, la fatalité, la poésie et la beauté de l’innocence.
Je l’avais pris sur les conseils de mon libraire en perspective d’un voyage à Palerme, que je n’ai malheureusement pas pu réaliser. Finalement, le livre m’a permis, dans un temps difficile, d’accéder à une parenthèse sous le soleil insulaire ; de faire ce voyage quand même. Ce qui j’ignorais alors, c’est qu’il laisserait en moi une empreinte, qui douze mois plus tard est encore intacte.
→ De quoi ça parle
Tout d’abord, le roman est le théâtre de la misère au milieu de ce quartier populaire.
Pour nous montrer – placés comme spectateurs, au premier rang – l’âme du Borgo Vecchio, l’auteur le dépeint à travers ses personnages. En utilisant principalement des enfants, dont le regard juste est encore pur et innocent. Récit poignant d’une population dont on préfère oublier l’existence, le roman vous confrontera tant à des questions existentielles qu’à des mystiques. Devant vous yeux défileront la pauvreté, la violence, la faim, la solitude, l’amour, la révolte et la poésie de le vie. Il y a un « tout » dans ces pages où se mêlent la divinité et une confrontation entre l’espérance et la brutalité de la misère.
Mimmo : Il s’appelait Domenico, mais il ne le savait pas. Il était né le premier dimanche de septembre en sortant de sa mère par les pieds. Cette naissance à l’envers est presque un destin : Mimmo arrive au monde à contresens, et il passera tout le roman à essayer de remettre les choses dans le bon ordre. Il est né un peu asphyxié avec le cordon ombilical autour du cou, et pour cette raison traitée de moitié débile par son père, charcutier de son métier. Mais Mimmo n’est pas débile — il est lucide. Et la lucidité, dans ce quartier, ressemble souvent à de la folie parce qu’elle refuse l’évidence de la résignation. Mais il est aussi et surtout la conscience du quartier — celle qui voit, qui refuse, qui résiste et qui est capable d’aimer. L’élan vital de Borgo Vecchio, son dernier souffle de révolte possible. Sans lui, le quartier serait entièrement résigné à lui-même.
Cristofaro : Cristofaro, l’enfant martyr qui « pleure chaque soir la bière de son père ». Étymologiquement, Cristofaro signifie « celui qui porte le Christ », autrement dit, celui qui porte la croix. Le choix de son nom n’est pas un hasard et désigne le cœur tragique du roman. Il est la figure christique authentique du récit : celui qui souffre pour que les autres voient. Sa douleur est le miroir dans lequel tout le quartier refuse de se regarder. Il est ce que Borgo Vecchio inflige à ses enfants et ce sur quoi il ferme les yeux chaque soir ; Cristofaro est le prix que le quartier paie pour sa lâcheté silencieuse. Il incarne lui-même la culpabilité et la fatalité.
Céleste : La captive du quartier. Prisonnière de son balcon “exigu comme un nid d’oiseau” quand sa mère s’agenouille devant la Madone au Manteau. Elle est enfermée là-haut pendant que sa mère travaille, et observe le monde d’en haut — comme Mimmo l’observe, lui, d’en bas. Deux regards – l’aliénation face à l’espérance - qui se cherchent sans jamais vraiment se rejoindre.
Elle est d’ailleurs, bien qu’enfermée par sa mère – par la ville – le symbole du ciel (céleste) inaccessible. Elle est la lumière interdite du roman, l’horizon que Mimmo contemple sans pouvoir l’atteindre. Elle lit. Elle étudie. Et déclenche la colère divine du Borgo Vecchio qui ne pardonne pas à ceux qui veulent partir.
Carmela : C’est l’âme du quartier ; mêlée de chair et de prière, de grâce et de misère. Carmela offre son corps en s’agenouillant devant la Vierge au Manteau tandis que les hommes passent sur sa chair. Elle est presque la ville à elle seule. Elle vit la crasse de la prostitution, la violence des hommes, la solitude de la misère et la dévotion complète à la croyance. Cette croyance est absolue et caractérisée par le bleu ; « tout est bleu chez elle pour pendant son travail on puisse s’imaginer au paradis où tout est Pardon. C’est la madone du quartier qu’on connaît, qui est, comme la vierge, une femme avant tout.
Toto : C’est le héros, le mythe du quartier ; le symbole de force et de liberté pour les enfants. Orphelin de père mort d’une bavure policière, il est le voleur du quartier et semble suivre un labeur ancestral. Il incarne l’héritage des vies du quartier, qui ne pourront jamais être différentes que les précédentes. Il est la figure mythique du roman, insaisissable, il est pour les enfants tout ce que leurs pères ne sont pas. Tout ce que le quartier ne peut pas leur offrir. Mais si le Christ est présent dans le récit, Judas aussi, et il s’abat sur les figures trop pures dans ce monde trop sale.
Le père de Cristofaro : Violence structurelle rendue visible. Il n’a pas de prénom parce qu’il n’est pas un homme ; c’est la mécanique ; ce que la misère fait aux hommes quand elle dure trop longtemps. Il se déchaîne chaque soir dans l’alcool et les coups. Le père de Cristofaro tient à l’honneur de son fils : « personne ne devait voir l’outrage des bleus ». Cette phrase est un chef-d’œuvre brut du récit ; battre son fils jusqu’au sang tout en protégeant son “honneur”. La logique de la honte plutôt que celle de la conscience – réalité bien existante au cœur de la misère.
On pourrait aussi parler du cheval, Nana, seul confident à l’écoute des enfants, trop vieux et fatigué pour les courses, mais tout de même exploité jusqu’à la mort. Ou encore du curé, qui illustre parfaitement la conscience qui ferme les yeux et l’importance du culte dans ces terres du Sud de l’Italie, bien qu’il soit dénué de sens.
Finalement, on pourrait simplement dire que Calaciura nous peint le tableau de l’aspiration des vies par un quartier – ici animé – à la misère métaphysique. Et dans ce récit où toutes ses vies s’entremêlent dans une tragédie intense, le goût de la poussière, la sécheresse de la chaleur et le souffle de la révolte empliront tous vos sens.
→ Portée de l’œuvre
On pourrait trouver un côté mythologique à l’œuvre ; tant l’auteur amène finement, la présence de Dieu, de la fatalité et du destin. Mais on trouve aussi presque une fable, à la morale brute. Ou alors on peut se contenter de le dévorer comme une simple histoire de jeunes garçons dans les quartiers pauvres de Palerme. Le roman a plusieurs facettes mais chacune met en évidence une triste réalité. Sans jamais rentrer dans la critique sociale ou le manifeste, Calaciura ne nous rend ni acteur ni complice de sa vérité. Il se contente simplement d’étaler la vie de ce quartier et de cette population - qu’il ne connaît que trop bien - sous nos yeux. Et c’est bien là son tour de force. Bien sûr, d’une certaine manière il s’agit d’une dénonciation, mais jamais marquée. Il ne nous dit pas « il faut que ça change », il nous laisse devant ce constat, sans orienter notre interprétation.
Et dans une écriture particulièrement simple et poétique, il décrit avec une précision clinique, juste ce qu’il faut pour nous immerger dans ce monde.
Le texte, bref mais d’une densité symbolique et humaine profonde, explore une méditation sur plusieurs questions fondamentales : la misère, l’enfance, la violence sociale, la dignité humaine, le sacré et la survivance de l’Homme quand il ne lui reste rien.
La pauvreté est ici omniprésente, c’est une condition existentielle, et par les différents personnages que nous suivons, nous sombrons au plus profond des ruelles sombres où la misère se cache. Mais Calaciura ne tombe jamais dans le misérabilisme documentaire. La pauvreté devient une manière d’habiter le réel ; avec la violence, c’est leur seule doctrine de vie, où la seule valeur qu’on cherche à protéger est l’honneur et la dignité.
Ce qui est très intéressant dans le récit, c’est le contraste avec l’âme innocente de l’enfant. L’auteur nous rappelle que malgré les bas-fonds dans lesquels ils évoluent où la faim et la violence sont leur quotidien, les enfants gardent une certaine lumière intérieure. Une grâce inviolable presque divine. La beauté du langage, autant que la bonté de ces enfants, entre en contradiction avec la laideur du monde décrit.
Enfin, au cœur de ce qui pourrait être une tragédie antique populaire, Calaciura ne raconte pas seulement les pauvres ; il révèle aussi la dimension sacrée cachée dans les vies que le monde considère comme insignifiantes.
→ Réfléchir une fois le livre fermé
C’est ma deuxième chronique sur un livre autour de ces sujets.
Alors je me demande comment nous pouvons tant être marqués par ces livres et les autres (qui sont souvent des chefs-d’œuvre ), mais oublier cette réalité et détourner les yeux si facilement dans la réalité.
Car au fond, jusqu’où la misère transforme-t-elle les Hommes ? Et les transforme-t-elle tous, ou est-il possible, même rongé par la misère et la brutalité, de garder une part de poésie et de dignité ?
→ Une reco ciné
Ça pourrait vous étonner mais j’ai pensé à La cité des dieux de Fernando Mereilles, pour son immersion dans le même univers, dans le même constat. Deux quartiers populaires bien différents, mais aux dogmes tout à fait similaires. Quand la misère devient métaphysique, une condition existentielle, alors le quotidien se transforme en puanteur épaisse, en faim et en violence.
Lorsque Calaciura l’écrit dans un texte lent et poétique, Merelleis lui, choisit de loger un récit nerveux et dynamique derrière sa caméra ; mais tous deux tendent vers le même constat : au milieu d’un réel social misérable - qu’ils décrivent avec justesse - existe toujours une fine lumière, quelque part, qui peut faire naître un peu de beauté dans l’âme humaine.
Et c’est tout ce qu’il leur reste
Certaines chroniques ne donnent pas simplement envie de lire un livre.
Elles nous obligent aussi à réfléchir au monde, à la misère, à la dignité humaine et à ce que l’on choisit parfois de ne plus regarder.
Merci à Fab pour cette chronique puissante et profondément humaine.
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© Chronique de Fab — publiée avec autorisation sur TheLibrisWorld.
Toute reproduction, diffusion ou utilisation, même partielle, est interdite sans autorisation préalable de l’auteur.
TheLibrisWorld — Élisabeth De Cordoba (Manon Lacombe) autrice indépendante.


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