On a tous l'impression de connaître Flaubert avant même de l'avoir ouvert.: on associe son nom à Madame Bovary, à un procès retentissant, à l'étiquette un peu intimidante de « père du réalisme ». Mais derrière la statue, il y a un homme fascinant, presque excessif dans sa relation à l'écriture — et une œuvre qui mérite qu'on la découvre pour de vraies raisons, pas seulement parce qu'elle figure au programme.
Un ermite de Croisset
Né à Rouen en 1821, fils d'un chirurgien réputé, Flaubert aurait pu suivre la voie toute tracée du droit ou de la médecine. Une crise nerveuse, à vingt-deux ans, en décide autrement : il abandonne ses études et se retire dans la propriété familiale de Croisset, au bord de la Seine, où il passera l'essentiel de sa vie. Pas de mariage, pas d'enfants, une existence presque monacale entièrement vouée à une seule chose : écrire.
Et écrire, pour Flaubert, n'a rien d'un plaisir facile. Il travaille dans une souffrance quasi physique, hurlant parfois ses phrases à voix haute dans son bureau — son fameux « gueuloir » — pour en éprouver le rythme. Madame Bovary lui prendra cinq ans. Certains jours, il n'écrit qu'une seule page. Il cherchait ce qu'il appelait le mot juste : pas un synonyme approximatif, mais l'unique mot qui, à cet endroit précis de la phrase, ne pouvait être remplacé par aucun autre.
Le scandale qui l'a rendu immortel
En 1857, la publication de Madame Bovary lui vaut un procès pour outrage à la morale publique. L'histoire d'une femme de médecin de province qui s'ennuie, rêve d'une autre vie et multiplie les amants avant de s'empoisonner ne choque pas tant par son sujet que par le refus total de l'auteur de moraliser. Flaubert ne condamne pas Emma, il ne la sauve pas non plus : il la regarde, avec une précision presque clinique. Il sera acquitté, et le scandale transformera le roman en best-seller.
Bien plus qu'un seul livre
Se limiter à Madame Bovary, c'est passer à côté d'un auteur étonnamment varié. Salammbô (1862) plonge dans l'Antiquité carthaginoise avec un exotisme flamboyant, aux antipodes du réalisme normand. L'Éducation sentimentale (1869), son roman le plus personnel selon plusieurs critiques, suit les désillusions d'une génération à travers la révolution de 1848. Et les Trois Contes (1877), son dernier livre publié de son vivant, montrent un Flaubert plus tendre, presque mystique, notamment dans « Un cœur simple ».
Pourquoi le lire aujourd'hui
Flaubert a inventé quelque chose qui nous semble aujourd'hui évident, mais qui ne l'était pas : l'idée qu'un roman puisse observer ses personnages sans les juger, que le style compte autant que l'histoire, que l'ennui ordinaire d'une vie puisse devenir un sujet aussi grave qu'une tragédie. Sans lui, difficile d'imaginer Maupassant, difficile d'imaginer une bonne partie du roman moderne tel qu'on le connaît.
Le découvrir aujourd'hui, ce n'est pas cocher une case de classique obligatoire. C'est entrer dans la tête d'un homme qui a cru, avec une intensité presque douloureuse, que la littérature méritait qu'on lui sacrifie tout — et qui avait, au bout du compte, parfaitement raison.
Par où commencer ? Madame Bovary, évidemment, pour l'expérience fondatrice. Mais si vous voulez être surpris, tentez Un cœur simple : trente pages à peine, et pourtant l'un des plus beaux portraits de dévouement silencieux jamais écrits.
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Découvrir Flaubert
l'homme qui a sacrifié sa vie au « mot juste »






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