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Toujours, jusqu'à la fin

Une histoire d'amour

C'était un mardi de mai, l'un de ces matins où la lumière arrive en biais et fait briller la poussière dans l'air comme de l'or en suspension. Élise avait vingt et un ans, une robe bleue légèrement froissée, et une pile de livres trop lourde pour ses bras. C'est ainsi qu'elle les fit tomber — tous — au bas de l'escalier de la bibliothèque universitaire de Lyon.
Un homme se pencha avant elle. Il ramassa les volumes un à un, les lut rapidement du regard, et lui tendit la pile avec un sourire un peu en coin.
— Vous lisez Proust et Camus en même temps ? dit-il. C'est courageux — ou masochiste.
— Les deux, répondit-elle sans réfléchir.
Il s'appelait Gabriel. Il avait vingt-quatre ans, des mains longues habituées aux partitions, et la façon particulière de regarder les gens qui donne l'impression qu'il les voit vraiment. Élise, ce matin-là, fut vue. Et elle ne s'en remit jamais tout à fait.
Ils se revirent le lendemain, par hasard — ou par cette mécanique secrète des coïncidences qui ne le sont jamais tout à fait. Même café, même heure, deux tables différentes. Ce fut Gabriel qui se leva le premier.
— Je peux ? dit-il en désignant la chaise en face d'elle.
Elle fit oui de la tête en essayant de paraître indifférente. Elle n'y parvint pas. Ni lui.
Ils parlèrent pendant trois heures ce jour-là. De littérature, de musique, d'une vieille dame qui passait chaque matin avec un chien immense et une ombrelle rouge. Ils parlèrent comme si la parole était un luxe qu'on leur avait interdit jusqu'ici et qu'ils découvraient soudain. Quand Élise rentra chez elle le soir, elle s'aperçut qu'elle ne se souvenait plus du titre des livres qu'elle avait empruntés.
L'été arriva. Ils le passèrent ensemble — sans vraiment l'avoir décidé, sans que quiconque prononce le mot de couple, comme si la réalité de ce qu'ils étaient l'un pour l'autre n'avait pas besoin d'être nommée pour exister. Gabriel jouait du piano dans les bars le soir. Élise écrivait des nouvelles qu'elle ne montrait à personne, sauf à lui. Il les lisait avec ce même regard attentif, prenait le temps, disait ce qui était juste et ce qui ne l'était pas encore — et elle l'écoutait, parce qu'il ne mentait jamais pour lui faire plaisir.
En septembre, il lui dit qu'il l'aimait. Ils étaient assis sur les marches d'une fontaine, les pieds dans l'eau, et il le dit comme on dit une évidence — simplement, directement, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.
Elle le regarda longtemps.
— Moi aussi, dit-elle enfin. Depuis mai. Depuis les livres dans l'escalier.
Il rit. Elle rit. La fontaine continua de couler, indifférente et fidèle.
Ils se marièrent six ans plus tard, par un samedi d'octobre qui sentait le bois mouillé et les chrysanthèmes. La mère d'Élise pleura dès la première note de musique. Gabriel, devant l'autel, regardait sa future femme avancer vers lui avec cette expression que certains confondent avec la gravité mais qui était, en réalité, une forme intense de bonheur — comme si le bonheur, chez lui, ne riait pas mais s'immobilisait.
Ils eurent trois enfants en sept ans. Une maison trop petite pour eux, puis une autre juste assez grande. Des matins chaotiques où personne ne trouvait ses chaussures. Des nuits où l'un se levait pendant que l'autre dormait, et où ils se croisaient dans le couloir à mi-chemin sans vraiment se réveiller, juste assez pour se toucher l'épaule, s'assurer que l'autre était là.
Il y eut des années difficiles. Une période où Gabriel perdit son poste au conservatoire et où l'argent manqua vraiment. Une autre où Élise traversa quelque chose d'obscur qu'elle n'arrivait pas à nommer — une fatigue profonde, une tristesse sans cause précise qui dura des mois. Gabriel ne posa pas de questions inutiles. Il fit le café, il garda les enfants, il s'assit à côté d'elle le soir et parfois ne dit rien du tout — et ce silence-là, ce silence attentif et patient, fut plus précieux que n'importe quel mot.
— Comment tu fais ? lui demanda-t-elle un soir.
— Je fais quoi ?
— Pour rester. Pour ne pas partir quand c'est difficile.
Il la regarda avec cet air légèrement étonné qu'il avait parfois, comme si la question elle-même lui paraissait étrange.
— Partir où ? dit-il simplement.
Et elle comprit que pour lui, il n'y avait nulle part où aller qui aurait du sens sans elle.
Les enfants grandirent. Quittèrent la maison. Le silence revint — un silence différent de celui de la jeunesse, plus habité, plus doux. Élise et Gabriel redécouvrirent l'art de dîner sans se lever dix fois de table. Ils voyagèrent — tard, enfin — vers des endroits dont ils avaient parlé pendant trente ans sans jamais y aller. Le Portugal en hiver. Une île grecque en mai. Une semaine à Paris où ils se perdirent volontairement dans les rues et marchèrent jusqu'à ne plus sentir leurs pieds.

Gabriel eut les cheveux blancs le premier. Élise les garda gris-argent, coiffés simplement, avec cette élégance naturelle qu'elle n'avait jamais cherchée et qui était pourtant là depuis toujours. Ils vieillirent bien — ensemble, ce qui fait toute la différence. Le corps change, se recroqueville un peu, ralentit. Mais quelque chose d'autre reste intact, ou s'approfondit plutôt : cette façon de se connaître sans avoir besoin de se regarder pour savoir que l'autre pense, cette respiration commune que les longues années creusent entre deux êtres qui se sont vraiment choisis.
Un soir, leur fils cadet — il avait alors la quarantaine — leur demanda leur secret. Ils étaient tous réunis pour un anniversaire, et quelqu'un avait fait la remarque qu'Élise et Gabriel semblaient encore, après tant d'années, avoir quelque chose à se dire.
Gabriel réfléchit un moment. Élise attendit, curieuse de ce qu'il allait répondre — elle ne savait jamais tout à fait ce qu'il allait dire, même après soixante ans.
— On a décidé très tôt, dit-il finalement, de se choisir chaque jour. Pas une fois pour toutes. Chaque jour.
Élise hocha la tête lentement.
— Et certains jours, ajouta-t-elle, c'est plus facile que d'autres.
Ils se regardèrent avec ce sourire-là — celui qu'on ne peut pas feindre, qui vient du fond des choses.
Gabriel mourut un jeudi de novembre, paisiblement, dans leur chambre, avec la main d'Élise dans la sienne. Il avait quatre-vingt-six ans. Il s'endormit dans l'après-midi et ne se réveilla pas — et Élise resta longtemps assise à côté de lui, sans appeler personne, parce qu'elle avait besoin de quelques minutes encore pour être là, pour que ce soit encore vrai qu'ils étaient ensemble dans la même pièce.
Elle vécut encore quatre ans après lui. Pas dans le chagrin seulement — dans la continuité aussi, dans cette façon qu'elle avait de lui parler encore parfois le matin, de tourner la tête par habitude quand elle entendait quelque chose de beau, comme pour le partager avec lui. Les enfants, les petits-enfants venaient souvent. Elle leur racontait des histoires — les siennes, les leurs, celles qu'ils avaient vécues ensemble.
— Il me manque, disait-elle. Mais je ne me sens pas seule. Je ne sais pas comment l'expliquer.
Personne ne lui demandait d'expliquer.
Quand Élise mourut à son tour, par un matin de mars où la lumière arrivait en biais et faisait briller la poussière dans l'air — cette même lumière de mai de ses vingt et un ans — ses enfants trouvèrent sur sa table de nuit deux choses : un livre de Proust et un livre de Camus, posés l'un sur l'autre, et une note de quelques mots écrits de sa main fine et encore assurée.
Jusqu'à la fin, j'ai eu de la chance.
© thelibrisworld — Tous droits réservés. Merci de me lire et de partager si cette histoire vous a touché le cœur.

Élisabeth de Cordoba ThelibrisWorld.

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