Le Carnet de Miss Hortense
LE PALAIS DES MIROIRS
LE DOSSIER CONFIDENTIEL DE MISS HORTENSE
Carnet noir — Affaire du Palais des Miroirs Venise, Octobre 1934
FAITS ÉTABLIS
Ce que je savais avec certitude.
Marco Visconti collectionnait les secrets des autres. Le sien allait le tuer.
Il était mort entre minuit et une heure du matin. Noyade. Dans le Grand Canal. Précédée d'un choc à la tempe droite.
Ce n'était pas un accident.
C'était la nuit du bal masqué. Quand les visages disparaissent derrière les masques. Quand les masques autorisent ce que les visages n'oseraient pas.
Le masque de Marco — posé sur la table. Son verre de vin — renversé. Mais pas brisé.
Il n'était pas tombé. Il avait été poussé. Par quelqu'un qu'il n'avait pas craint de laisser s'approcher.
Ce que je supposais avec de bonnes raisons.
L'assassin n'avait pas peur de Marco Visconti. Il avait peur de ce que Marco Visconti savait.
Ce sont deux choses très différentes. La première produit de la colère. La seconde produit de la préméditation.


PERSONNES PRÉSENTES
Les personnes présentes au Palazzo Visconti la nuit du 12 octobre 1934.
CONTESSA ELENA MOROSINI — l'hôtesse. Soixante ans. Elle connaissait chaque couloir de ce palais. Chaque porte. Chaque secret. Quand on avait annoncé la mort de Marco elle avait regardé le canal une seule fois. Et détourné les yeux trop vite.
PROFESSEUR ALBERTO FERRINI — l'historien d'art. Cinquante-cinq ans. Des mains qui tremblaient quand il parlait de certaines œuvres. Il savait quelque chose sur les tableaux du palais. Je l'avais compris dès le premier dîner.
SIGNORA CLAUDIA ZANETTI — la nièce de Marco. Trente-cinq ans. Belle et froide. Elle portait un masque de plumes blanches. Elle l'avait retiré avant tout le monde. Comme quelqu'un qui n'a plus besoin de se cacher.
LORD EDWARD ASHBY — le collectionneur britannique. Soixante-deux ans. Il avait fait le voyage depuis Londres pour une raison précise. Cette raison — il ne l'avait pas dite. Mais je l'avais vue dans la façon dont il regardait les tableaux du grand salon.
SIGNORINA VITTORIA LOREDAN — la secrétaire. Vingt-huit ans. Précise. Invisible. Les gens précis et invisibles voient tout.


ÉLÉMENTS RELEVÉS
Ce que personne d'autre n'avait remarqué.
Deux tableaux du grand salon avaient disparu d'une collection florentine en 1887. Marco Visconti le savait. Lord Ashby aussi. C'était pour ça qu'il était venu de Londres. Pas pour le bal. Pour les tableaux.
Dans le petit salon — un parfum de femme. Lourd. Fleuri. Le même que celui que portait Signora Zanetti.
Dans la poche intérieure de Marco — une lettre. Pas encore envoyée. Adressée à un notaire de Florence. Elle décrivait les deux tableaux. Leur provenance réelle. Et les noms de ceux qui savaient.
Je l'avais trouvée avant les autres. Dans l'eau. Contre la fondation du palais. Là où le courant l'avait portée.
Vittoria Loredan avait tout vu depuis la fenêtre du troisième étage à minuit vingt. Elle ne l'avait pas dit à la police. Elle me l'avait dit à moi. À voix basse. Dans le couloir.
Gaspard avait posé la bonne question. Comme toujours.


CONCLUSIONS DE L'ENQUÊTE
Ce qui fut établi.
Signora Claudia Zanetti avait poussé son oncle dans le Grand Canal. Avec la complicité de Lord Ashby.
Deux raisons. Un seul acte.
La lettre au notaire de Florence fut transmise aux autorités vénitiennes.
Les deux tableaux furent restitués à la famille florentine. Quatre-vingt-sept ans après leur disparition.
Ce qui me donna à penser — que les choses volées finissent toujours par trouver le chemin du retour.




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