La Kuntilanak de Pontianak
La femme de la nuit qui aurait donné son nom à une ville
La nuit était tombée depuis longtemps sur les eaux du Kapuas. À cette époque, aucune ville n'éclairait encore les rives : il n'y avait ni rues, ni maisons serrées les unes contre les autres, ni lumières tremblant derrière les fenêtres. Il n'y avait que l'eau, la forêt, et cette obscurité immense que les hommes connaissaient suffisamment pour savoir qu'il valait parfois mieux ne pas chercher à comprendre ce qui s'y cachait.
Nous sommes en 1771, sur l'île de Bornéo. Quatorze embarcations avancent lentement sur le fleuve, menées par Syarif Abdurrahman Alkadrie, parti de Mempawah avec ses compagnons à la recherche d'un endroit où établir une nouvelle communauté. Leur voyage doit les conduire jusqu'à la rencontre de deux cours d'eau, le puissant Kapuas et le Landak.
Les hommes naviguent depuis plusieurs jours et connaissent bien les rivières. Ils savent reconnaître les cris des animaux, les branches qui tombent, les oiseaux qui s'agitent brusquement dans la canopée, tout comme ils distinguent sans peine le bruit d'un poisson remontant à la surface de celui d'un singe se déplaçant dans les arbres. Mais cette nuit-là, ils entendent autre chose.
Au début, ce n'est presque rien — un son très lointain, un murmure peut-être. Un homme relève la tête.
— Vous avez entendu ?
Les autres continuent leur travail, et quelqu'un répond que ce n'est probablement qu'un animal. Alors les embarcations poursuivent leur route.
Quelques instants plus tard, le bruit revient, et cette fois personne ne parle, parce qu'il ressemble étrangement à une voix. Une voix de femme.
Quelque chose vit dans la forêt
Les jours passent, et plus les voyageurs progressent, plus la forêt semble se refermer derrière eux. Elle descend jusqu'au bord de l'eau, immense et humide, ses racines disparaissant dans le fleuve tandis que des lianes pendent des arbres comme de longues cordes immobiles.
Le jour, tout paraît différent : les hommes plaisantent, parlent de l'endroit qu'ils cherchent, de ce qu'ils pourront construire lorsqu'ils l'auront trouvé. Mais lorsque la lumière décline, les conversations deviennent plus courtes, parce que la voix revient. Parfois elle semble venir de très loin ; parfois elle paraît si proche qu'un homme se retourne brusquement, persuadé que quelqu'un se tient derrière lui. Il n'y a personne. Seulement la forêt.
Puis un soir, l'un des voyageurs aperçoit quelque chose entre les arbres — une forme claire. Il cligne des yeux, et elle a disparu. Il ne dit rien.
Le lendemain, un autre homme raconte avoir vu une femme sur la rive, immobile parmi les arbres, ses longs cheveux tombant autour de son visage. Lorsqu'il avait voulu prévenir les autres, elle n'était déjà plus là.
Cette fois, les hommes savent quel nom donner à ce qu'ils craignent : Kuntilanak.
Dans les traditions malaises et indonésiennes, la Kuntilanak — ou Pontianak dans certaines variantes — est associée à l'esprit d'une femme morte pendant la grossesse ou l'accouchement, et au fil du temps elle sera souvent représentée comme une femme aux longs cheveux parcourant la nuit. Mais pour les hommes sur le Kapuas, ce n'est pas encore une histoire racontée longtemps après les événements : selon la légende, elle est là, et elle ne veut pas d'eux.
Le rire dans la nuit
Cette nuit-là, personne ne dort vraiment. Les embarcations sont regroupées, quelques hommes surveillent les rives, et le fleuve semble étrangement calme.
Puis un rire s'élève — un rire de femme. L'un des hommes se redresse, un autre saisit son arme. Le rire cesse. Silence. Quelques secondes passent, puis il recommence, mais cette fois il vient d'un autre endroit. Les hommes scrutent les arbres. Rien. Un bruit éclate derrière eux, ils se retournent : toujours rien.
La peur commence à circuler d'une embarcation à l'autre. Certains veulent repartir, d'autres pensent qu'il faut attendre le lever du jour. Syarif Abdurrahman, lui, observe la rive : il a quitté Mempawah pour trouver un lieu où bâtir quelque chose de nouveau, et il ne compte pas abandonner son voyage à cause d'une présence invisible.
Au loin, une silhouette apparaît entre deux arbres — une femme, immobile. Puis elle disparaît.
Alors, selon la tradition transmise à Pontianak, Syarif Abdurrahman prend une décision : il fera parler les canons.
Le premier coup de canon
L'ordre est donné, les hommes se préparent, et le calme du fleuve est soudain brisé par une formidable détonation.
BOUM.
Le bruit roule au-dessus de l'eau et frappe la forêt. Des oiseaux s'envolent par dizaines. Les hommes attendent : plus de rire. Un deuxième coup retentit, puis un autre.
La légende raconte que Syarif Abdurrahman fit tirer les canons afin de repousser les esprits qui troublaient son expédition. Une autre partie du récit veut que l'endroit où les projectiles tombèrent ait servi à déterminer l'emplacement de la nouvelle implantation — et cette tradition du canon est encore associée aujourd'hui à l'histoire culturelle de Pontianak.
Après les détonations, la forêt se tait. Les hommes attendent encore, mais la voix ne revient pas, ni le rire. Devant eux se trouve la rencontre du Kapuas et du Landak, et c'est là que leur voyage s'arrête.
Là où une ville allait naître
Le 23 octobre 1771, Syarif Abdurrahman et ses compagnons atteignent le confluent des deux rivières et commencent à y établir une nouvelle implantation. Une petite construction destinée à la prière y sera édifiée, puis la communauté grandira, et des années plus tard, Syarif Abdurrahman deviendra le premier sultan de Pontianak.
La forêt recule à mesure que des habitations apparaissent et que les bateaux arrivent. Des marchands remontent le fleuve, et l'endroit autrefois entouré d'arbres devient progressivement un port animé, puis une ville : Pontianak.
Et voilà que la légende et l'histoire commencent à se mêler, car d'où vient ce nom ? Une tradition très répandue l'associe justement au mot pontianak, proche de kuntilanak, désignant cet esprit féminin du folklore. Selon le récit populaire, la ville conserverait donc dans son propre nom le souvenir des présences que les premiers arrivants auraient rencontrées sur les rives du fleuve — une ville née face à la forêt, une ville qui aurait dû son nom à ce qu'elle avait tenté d'en chasser.
Mais la Kuntilanak n'est jamais vraiment partie
Les années deviennent des décennies, puis des siècles, et les rives du Kapuas changent. À l'endroit où les hommes naviguaient autrefois dans l'obscurité se trouve aujourd'hui une grande ville d'Indonésie. Les lumières ont remplacé les feux, les moteurs des bateaux couvrent les bruits de la forêt, et les maisons bordent l'eau.
Pourtant, le nom demeure : Pontianak. Et avec lui, la Kuntilanak.
Son histoire continue d'être racontée, et elle a changé de visage au fil des générations — le cinéma, les récits populaires et les légendes urbaines l'ont parfois transformée en créature terrifiante. Mais derrière l'image du fantôme se cache quelque chose de plus ancien : une peur profondément humaine. La peur de mourir en donnant la vie. La peur de disparaître sans avoir été entendue. La peur que certaines souffrances soient si grandes qu'elles refusent de quitter le monde des vivants.
C'est peut-être pour cela que la Kuntilanak a traversé les siècles, parce qu'elle n'est pas seulement un monstre caché derrière un arbre. Elle est aussi le souvenir d'une femme, d'une mère, d'une vie interrompue, et d'une douleur à laquelle les hommes ont donné un nom.
Les canons résonnent encore
Il existe un détail extraordinaire dans cette histoire : les canons n'ont pas totalement disparu de Pontianak. La ville possède encore une tradition appelée Meriam Karbit, les canons au carbure — de grandes pièces en bois installées le long du Kapuas, dont les détonations accompagnent notamment les célébrations de l'Aïd el-Fitr. Cette pratique a été reconnue comme patrimoine culturel immatériel indonésien, et son histoire locale reste associée au récit fondateur de la ville.
Bien sûr, aujourd'hui, on ne tire plus pour repousser une femme aux longs cheveux cachée dans les arbres. Mais lorsque le bruit énorme traverse le fleuve, difficile de ne pas penser aux hommes qui, selon la légende, se tenaient autrefois sur leurs embarcations devant une forêt noire.
Peut-être est-ce cela, la véritable force des légendes : elles changent, elles se transforment, on cesse parfois d'y croire. Mais certains gestes restent, certains noms restent, et certaines histoires refusent obstinément de mourir.
La femme au bord du Kapuas
Imaginez maintenant Pontianak lorsque la nuit tombe. Le Kapuas coule toujours ; il était là avant la ville et continuera probablement bien après nous. Les lumières se reflètent sur l'eau, des bateaux passent, des voix montent des rives, et tout semble appartenir au présent.
Pourtant, quelque part derrière cette ville moderne demeure le souvenir d'une forêt. Il suffit de retirer mentalement les bâtiments, les routes, les lampadaires, puis de remettre les grands arbres au bord de l'eau. Quatorze embarcations apparaissent dans l'obscurité. Des hommes regardent la rive. Quelqu'un croit entendre une femme, un autre lui demande de se taire, et pendant quelques secondes, personne ne respire.
Puis un canon tonne. La forêt tremble. Les oiseaux s'envolent. Et une ville commence son histoire.
Mais peut-être que, juste avant de disparaître entre les arbres, une femme aux longs cheveux s'est retournée une dernière fois vers le fleuve. Elle ne savait pas encore que les hommes allaient construire ici des maisons, un palais, une mosquée et des rues. Elle ne savait pas qu'un jour des centaines de milliers de personnes vivraient là. Elle ignorait surtout une chose : ils pouvaient la chasser de la forêt, mais ils allaient donner son nom à la ville.
Et plus de deux siècles plus tard, lorsque quelqu'un prononce encore le mot Pontianak... la Kuntilanak n'est jamais très loin.
Cette légende est inspirée du folklore associé à la fondation de Pontianak, en Indonésie. Certains éléments — notamment Syarif Abdurrahman Alkadrie, son expédition, les quatorze embarcations, le confluent du Kapuas et du Landak et l'établissement de la communauté en 1771 — appartiennent à l'histoire documentée. La Kuntilanak, ses apparitions et son expulsion par les coups de canon relèvent de la tradition et des récits transmis autour de la naissance de la ville.
Merci d’avoir voyagé avec TheLibrisWorld
Merci d’avoir suivi les eaux du Kapuas jusqu’aux origines de Pontianak et d’être entré, le temps de quelques pages, dans l’une des légendes les plus fascinantes d’Indonésie.
Les siècles passent, les villes changent et les forêts reculent… mais certaines histoires continuent de vivre parce que quelqu’un, quelque part, choisit encore de les raconter.
Et vous, si vous aviez entendu ce rire au bord du fleuve cette nuit-là… auriez-vous continué votre route ?
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Des mots qui restent. Des histoires qui marquent
© 2026 TheLibrisWorld — Élisabeth De Cordoba. Tous droits réservés.




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