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La cloche qui sonnait sous le lac

On raconte qu’autrefois, bien avant que les routes ne traversent les montagnes et que les visiteurs ne viennent chercher le silence au bord du lac, une petite vallée abritait un village appelé Val-des-Aulnes.
Une quarantaine de maisons entouraient une église de pierre grise dont le clocher dépassait largement la cime des arbres. Il y avait un moulin près de la rivière, une école où se retrouvaient les enfants des fermes environnantes et, derrière l’église, un petit cimetière bordé d’un muret de pierres. Val-des-Aulnes n’avait rien d’un endroit remarquable. Les habitants y naissaient, s’y mariaient et, pour la plupart, y terminaient leurs jours sans être beaucoup sortis de la vallée.
Au sommet du clocher pendait une imposante cloche de bronze. Les habitants l’appelaient simplement la Grande. Elle annonçait les mariages, appelait les fidèles à la messe et accompagnait les morts jusqu’au cimetière. Son timbre était si profond qu’on pouvait l’entendre jusque dans les fermes les plus éloignées lorsque le vent descendait des montagnes.
Personne ne savait exactement depuis combien de temps elle se trouvait là. Les plus vieux affirmaient que leurs grands-parents l’avaient toujours connue et racontaient parfois une étrange histoire à son sujet : la Grande ne sonnait jamais sans raison.
Du moins, pas encore.
Le village englouti
L’hiver qui condamna Val-des-Aulnes fut l’un des plus neigeux dont les habitants se souvenaient. Lorsque le printemps arriva brutalement, accompagné de plusieurs jours de pluie, les ruisseaux débordèrent et la rivière sortit de son lit. En quelques jours, les champs devinrent des étendues de boue et l’eau atteignit les premières maisons.
Les autorités ordonnèrent l’évacuation du village. Certaines familles tentèrent d’emporter leurs meubles, d’autres remplirent quelques valises de vêtements, de photographies et de souvenirs. Quelques vieillards refusèrent de partir, persuadés que l’eau finirait par redescendre comme elle l’avait toujours fait.
Puis elle atteignit les marches de l’église.
Ce soir-là, les derniers habitants se rassemblèrent sur les hauteurs qui dominaient la vallée. Ils regardèrent une dernière fois les maisons dans lesquelles plusieurs générations de leurs familles avaient vécu. Avant de quitter l’église, le vieux curé monta seul dans le clocher et tira sur la corde de la Grande.
La cloche résonna longtemps dans la vallée.
Ce fut la dernière fois que quelqu’un la fit sonner.
Au cours des semaines suivantes, l’eau continua de monter. Le moulin disparut, puis l’école et les premières maisons. Le cimetière fut englouti à son tour. Pendant quelques jours encore, on put apercevoir la pointe du clocher émergeant de l’eau comme le dernier vestige d’un monde condamné.
Puis, un matin, elle avait disparu.
À l’endroit où se trouvait autrefois Val-des-Aulnes s’étendait désormais un lac immense et tranquille.
Avec les années, les anciens habitants moururent ou partirent vivre ailleurs. Leurs enfants ne connurent le village qu’à travers quelques photographies jaunies et des histoires racontées pendant les longues soirées d’hiver. Peu à peu, de nouvelles maisons furent construites autour du lac. On vint y pêcher, se baigner et installer des chalets sur ses rives.
Val-des-Aulnes dormait sous plusieurs mètres d’eau.
Et pendant vingt-sept ans, personne n’entendit la Grande.
La nuit d’Armand Leduc
Armand Leduc connaissait le lac mieux que quiconque. Il y pêchait depuis des années et avait l’habitude de sortir seul, même lorsque les nuits d’automne devenaient froides et que le brouillard descendait des montagnes.
Une nuit d’octobre, peu avant minuit, Armand décida de rentrer. Il avait commencé à ramener ses lignes lorsque quelque chose l’obligea à s’arrêter.
Un son grave venait de traverser la nuit.
Dong.
Armand releva la tête et observa la rive. À cette heure, aucune lumière ne brillait derrière les fenêtres des maisons et aucun autre bateau ne semblait naviguer sur le lac. Il resta ainsi quelques instants, les mains posées sur ses rames, cherchant une explication raisonnable à ce qu’il venait d’entendre.
Il allait reprendre son travail lorsqu’un deuxième son résonna dans l’obscurité.
Dong.
Cette fois, Armand ne regarda pas vers la rive. Il savait parfaitement d’où venait le son.
Il montait de sous sa barque.
La cloche sonna une troisième fois.
Armand abandonna ses lignes et rama vers la rive sans même prendre le temps de ranger son matériel. Lorsqu’il arriva chez lui, il verrouilla sa porte et n’en ressortit pas avant le lever du jour.
Le lendemain matin, au café du village voisin, il raconta ce qui lui était arrivé. Les hommes présents se moquèrent gentiment de lui. On parla d’un bruit métallique porté par le vent, d’une bouée ou encore d’un phénomène acoustique provoqué par les montagnes.
Un seul homme ne riait pas.
Assis près de la fenêtre, un vieillard qui avait passé son enfance à Val-des-Aulnes fixait Armand depuis le début de son récit. Lorsque les autres eurent terminé leurs plaisanteries, il posa lentement sa tasse sur la table.
— C’était la Grande.
Le silence tomba pendant quelques secondes avant que quelqu’un recommence à plaisanter. Après tout, la cloche reposait depuis près de trente ans au fond du lac. Comment aurait-elle pu sonner ?
Trois jours plus tard, Armand Leduc disparut.
Sa barque fut retrouvée au milieu du lac. Ses lignes étaient soigneusement rangées et son manteau reposait encore sur le banc. Il n’y avait aucune trace de lutte et aucune raison apparente pour qu’il soit tombé à l’eau.
Les hommes chargés de ramener l’embarcation remarquèrent cependant quelque chose d’étrange. Une mince couche d’eau recouvrait le fond de la barque et, au milieu de cette eau, deux empreintes de pieds nus étaient parfaitement visibles.
Elles n’appartenaient pas à Armand.
Ce que savaient les anciens
Après sa disparition, les anciens habitants de Val-des-Aulnes commencèrent à parler davantage. Ils racontèrent que leurs parents et leurs grands-parents connaissaient déjà certaines histoires concernant la Grande. La cloche avait parfois sonné quelques heures avant une mort, un accident ou une disparition.
On en conclut naturellement qu’elle annonçait les morts.
Mais une vieille femme nommée Marguerite Bérard refusa cette explication.
Marguerite avait quatre-vingt-neuf ans et était l’une des dernières personnes encore vivantes à être née à Val-des-Aulnes. Lorsqu’on vint l’interroger, elle écouta longtemps les questions sans répondre. Puis elle tourna son regard vers le lac que l’on apercevait depuis sa fenêtre.
— Vous n’avez jamais compris pourquoi elle sonnait, murmura-t-elle.
On lui demanda alors ce qu’elle voulait dire.
Marguerite resta silencieuse quelques instants avant de répondre :
— La Grande ne sonne pas pour annoncer que quelqu’un va mourir. Elle sonne pour nous prévenir.
— Nous prévenir de quoi ?
La vieille femme fixa encore le lac.
— Que quelque chose est remonté.
Elle refusa d’en dire davantage.
À partir de cette époque, une règle commença à circuler parmi les familles qui vivaient autour du lac. Les parents la répétaient aux enfants comme on leur apprenait à ne pas s’éloigner dans la forêt ou à ne jamais jouer trop près de l’eau.
Lorsque la cloche sonne une fois, rentrez chez vous. Lorsqu’elle sonne deux fois, fermez les volets. Et lorsqu’elle sonne trois fois, n’ouvrez la porte à personne.
Avec le temps, la mise en garde devint une comptine que les enfants récitaient pour se faire peur. Puis les enfants grandirent, la répétèrent à leurs propres enfants et finirent par oublier pourquoi elle avait autrefois été prise au sérieux.
Car les hommes ont une étrange capacité à rire de ce qui les effrayait autrefois, pourvu que suffisamment d’années se soient écoulées.
Les traces sur le perron
En novembre 1978, Émile Caron rentrait chez lui après avoir passé la soirée chez son frère. Il aurait pu suivre la route principale, mais le sentier qui longeait le lac lui faisait gagner près de vingt minutes.
Il était presque une heure du matin lorsqu’il s’y engagea.
Un brouillard épais recouvrait l’eau et le silence était si profond qu’Émile entendait le craquement des petites branches sous ses chaussures. Il connaissait évidemment l’histoire de la Grande. Tout le monde la connaissait. Il n’y croyait pas plus qu’aux autres histoires que les anciens racontaient autrefois aux enfants.
Il se trouvait à quelques mètres de la rive lorsqu’une cloche résonna.
Dong.
Émile s’arrêta. Malgré lui, il pensa immédiatement à la vieille comptine et sourit de sa propre nervosité. Il reprit sa marche en se disant que quelqu’un, quelque part, devait s’amuser.
Puis la cloche sonna une deuxième fois.
Dong.
Cette fois, il ne sourit pas.
Émile accéléra le pas. Sa maison se trouvait à moins de cinq minutes lorsqu’il entendit derrière lui un bruit qui ne ressemblait ni au vent ni au mouvement des vagues.
Quelqu’un marchait dans l’eau.
Les pas étaient lents, lourds, réguliers. À chaque mouvement, quelque chose semblait sortir de l’eau puis y replonger. Émile continua d’avancer sans se retourner. Plus il marchait vite, plus les pas derrière lui semblaient accélérer eux aussi, tout en conservant exactement la même distance.
Lorsqu’il atteignit enfin sa maison, il entra précipitamment, verrouilla la porte et ferma tous les rideaux. Sa femme lui demanda ce qui s’était passé, mais Émile refusa de répondre. Il resta assis dans la cuisine jusqu’au lever du jour, incapable de dormir.
Le lendemain matin, il ouvrit la porte.
Des traces de pieds nus apparaissaient dans la terre humide.
Elles commençaient au bord du lac, traversaient le chemin, remontaient jusqu’à sa maison et gravissaient les trois marches du perron.
Puis elles s’arrêtaient.
Juste devant sa porte.
Émile Caron quitta la région avant Noël.
Il ne revint jamais.
Le plongeur
Au printemps 1996, une équipe de plongeurs fut chargée de cartographier une partie du fond du lac. Les nouvelles technologies permettaient désormais de distinguer les vestiges de Val-des-Aulnes.
Les premières images révélèrent les fondations des maisons, un pan de mur appartenant probablement à l’ancienne école et les restes du moulin. Puis les appareils détectèrent une structure plus imposante.
L’église était toujours debout.
Elle avait souffert du temps et de l’eau, mais ses murs de pierre avaient résisté. Même une partie du clocher était encore intacte.
Un plongeur accepta de descendre jusqu’à lui.
Lorsqu’il remonta à la surface, ses collègues remarquèrent immédiatement son visage. Il semblait bouleversé et refusa d’abord de raconter ce qu’il avait vu. Après plusieurs minutes, quelqu’un lui demanda simplement si la cloche était toujours là.
Il répondit oui.
La Grande pendait encore dans le clocher.
On lui demanda alors ce qui l’avait effrayé.
— Elle bougeait.
Ses collègues lui expliquèrent qu’un courant sous-marin pouvait facilement provoquer un léger mouvement.
Le plongeur secoua la tête.
Il n’y avait aucun courant à cet endroit.
Mais ce n’était pas ce qui l’avait le plus troublé. La cloche était couverte de vase. Les poutres du clocher l’étaient également. Tout semblait reposer au fond de l’eau depuis des décennies.
Tout, sauf la corde.
Elle était propre.
Comme si des mains la touchaient régulièrement.
Les plongées furent interrompues peu après. Officiellement, les conditions étaient devenues trop dangereuses.
Personne ne redescendit jusqu’au clocher.
La dernière nuit
Aujourd’hui encore, le lac apparaît sur les cartes, mais le nom de Val-des-Aulnes a presque disparu. Quelques photographies sont conservées dans les archives locales. On y distingue l’école, le moulin, les familles devant leurs maisons et, sur certaines images, la vieille église avec son clocher.
Les habitants connaissent toujours la légende. Les plus jeunes en rient volontiers. Les plus âgés, eux, parlent rarement de la Grande.
Ils se contentent d’éviter les berges lorsque le brouillard tombe.
Il y a quelques années, un homme venu de la ville loua un chalet au bord du lac pour quelques semaines. Au moment de lui remettre les clés, le propriétaire lui raconta l’histoire du village englouti et de sa cloche.
L’homme trouva la légende amusante.
— Et si j’entends trois coups ? demanda-t-il en riant.
Le propriétaire ne sourit pas.
— Vous n’ouvrez pas.
Pendant plusieurs nuits, rien ne se produisit. L’homme finit même par oublier cette conversation.
Puis, une nuit de novembre, il se réveilla brusquement.
Son téléphone indiquait 2 h 17.
Dehors, le brouillard était si dense qu’il ne distinguait même plus le lac depuis la fenêtre de sa chambre. Il resta quelques instants à écouter le silence avant d’entendre un son grave monter des profondeurs.
Dong.
Il se redressa.
Une trentaine de secondes plus tard, le deuxième coup retentit.
Dong.
Il attendit le troisième.
Une minute passa. Puis deux.
Rien.
L’homme eut presque envie de rire. Deux coups seulement. La vieille histoire lui revint en mémoire et il se demanda comment il avait pu, ne serait-ce qu’un instant, la prendre au sérieux.
Il posa la tête sur son oreiller.
C’est alors que quelqu’un frappa à la porte du chalet.
Toc. Toc. Toc.
Son sourire disparut.
Il resta immobile, espérant avoir mal entendu, lorsque quelqu’un prononça doucement son prénom depuis le perron.
L’homme sentit son sang se glacer.
Il n’avait rencontré personne depuis son arrivée, à l’exception du propriétaire du chalet. Et celui-ci habitait à plusieurs kilomètres.
La voix répéta son prénom.
Puis quelque chose de froid commença à s’infiltrer sous la porte.
De l’eau.
Lentement, elle se répandit sur le plancher.
L’homme ne bougea plus.
Au loin, quelque part sous le lac, la Grande sonna finalement son troisième coup.
Dong.
Et au même instant, de l’autre côté de la porte…
la poignée commença lentement à tourner.
Personne ne sait exactement ce qui s’est passé cette nuit-là.
Mais depuis, les anciens ont ajouté quelques mots à la mise en garde que les habitants de Val-des-Aulnes transmettaient autrefois à leurs enfants.
Si vous entendez une cloche sonner sous le lac, ne craignez pas ce qui repose au fond.
Craignez ce qui vient d’en sortir.

Légende originale — TheLibrisWorld

© TheLibrisWorld — Élisabeth De Cordoba
Tous droits réservés.

Merci de lire et de partager… et si, ce soir, le silence devient soudain trop profond, peut-être vaut-il mieux ne pas tendre l’oreille.

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