L`Envers des mots
Le Rêve de Makar, de Vladimir Korolenko. La justice face à la misère humaine
Le Rêve de Makar – Vladimir Korolenko
Manifeste de la condition humaine et de la justice
Pour cette nouvelle chronique, je vous propose d’aborder un texte court, plus proche du conte que du roman. Je vous présente Le Rêve de Makar de Vladimir Korolenko. Un récit d’une grande profondeur sur la pauvreté, la justice et la dignité.
De quoi ça parle ?
Texte court, doté d’une grande densité morale, sociale et poétique, qui aborde, à travers une existence « infime », une question universelle. Mais avant de vous parler du livre, je suis obligé de m’arrêter sur l’auteur, car ici, il s’agit d’une œuvre engagée, presque devenue un manifeste dénonçant la pauvreté et l’injustice.
Vladimir Galaktionovitch Korolenko est un écrivain ukrainien, journaliste et défenseur des droits de l’homme. Après des études à Saint-Pétersbourg et à Moscou, il est arrêté pour activités révolutionnaires et exilé à Glozoff, dans le gouvernement de Viatka, en 1879, où il deviendra cordonnier. Mais après quelques mésaventures avec le commissaire, il est relégué à Perm, puis dans la région de Iakoutsk (la taïga sibérienne).
Il écrit alors beaucoup durant cet exil et acquiert la célébrité lors de la sortie du Rêve de Makar et de Croquis de Sibérie en 1885. À partir de là, il devient un homme public engagé en faveur des démunis. Il intervient dans les procès, encourage les écrivains autodidactes (c’est lui qui découvre Gorki), puis dirige à Saint-Pétersbourg la revue La Richesse russe.
Mais revenons au Rêve de Makar. Celui-ci a vécu la censure tsariste de 1885 à 1905, pour sa dénonciation de la pauvreté, des conditions de vie en Sibérie et de l’injustice promue par le régime impérialiste.
Le conte raconte l’histoire de Makar, un homme pauvre, malheureux et malchanceux. Il n’a qu’une obsession, comme repos : l’eau-de-vie. Mais plongé dans une misère totale, il est obligé de mendier, de chaparder et de manipuler pour obtenir son dû. Alors, malgré les menaces de sa femme, il sort en quête de son salut.
À la veille de Noël, il se retrouve dans la Maison des Tatares, où tous les travailleurs s’entassent pour boire et supporter la vie. Ivre mort, il est jeté dehors. Humilié, il regagne son foyer sous les coups de sa femme. En proie à la culpabilité, il ressort dans le froid glacial de la nuit pour visiter ses pièges à renards, et ceux des autres, pour trouver le réconfort de quelques roubles et regagner l’estime de sa moitié. Mais il tombe sur un autre paysan aux mêmes desseins. Les deux hommes vont alors s’affronter, ce qui conduira Makar à mourir, humilié et seul, d’épuisement et de froid.
La force du conte commence alors. Mort, il est conduit devant le Grand Juge afin d’évaluer sa conduite sur terre grâce à une grande balance qui a un plateau d’or pour les bonnes actions et un plateau de bois pour les mauvaises. Ce dernier penche dangereusement. Mais Makar, soudain inspiré, raconte sa pauvre vie et tous les malheurs qu’il a endurés en tenant un réquisitoire contre sa condition et ses seuls moyens de survie.
« On ne peut pas juger la valeur des actes de l’homme qui a tout à l’égal de ceux de celui qui n’a rien, même pas le ventre plein. »
Portée de l’œuvre
Korolenko dépasse largement le conte ou l’histoire divertissante. Il signe une ambition bien plus vaste dans ces quelques pages d’une puissance rare. Le texte est un témoin de la misère des paysans sibériens et un plaidoyer contre l’injustice.
Divisé en deux parties, l’auteur parvient à faire coexister deux univers : le réalisme absolu pour dépeindre la pauvreté et le froid, puis le mystique pour développer sa réflexion sur l’égalité à travers la mort de Makar. Dans cette réalité, Makar, qui représente finalement toute une population, est décrit dans sa vérité nue, usé et parfois grotesque, avec ses faiblesses, son alcoolisme et sa petitesse. Il n’est ni martyr ni folklorique. Ce réalisme nous force à l’humanité et nous plonge dans sa vie.
On le voit humilié et sans aucune estime de lui-même. Peu à peu, sa vie lui retire toute dignité. Elle se résume, en dehors du labeur, à l’alcool et au repos. Et pour les obtenir, il est prêt à tout. Mais le texte, sans jamais le réduire, lui rend toute son humanité — émouvante. On observe son obsession pour la considération de sa femme, pour son amour.
Puis vient, brutalement, sa mort.
Alors le récit bascule dans une grandeur inattendue. Ce n’est plus seulement un pauvre paysan que nous regardons, mais une conscience mise à nu face à une justice ultime. Le « jugement » de Makar ne sert pas à lui infliger une leçon morale traditionnelle. Il sert, au contraire, à révéler l’insuffisance de tout jugement purement abstrait. Là où une morale rigide ne verrait qu’un homme ivrogne, paresseux ou misérable, le texte introduit une autre perspective : la question de la compréhension.
Si Le Rêve de Makar est un texte sur la responsabilité, il dénonce aussi la façon dont les sociétés fabriquent les individus et les fautes qu’elles condamnent ensuite. Korolenko ne nie pas que Makar ait failli. Il ne cherche pas à le transformer en saint, mais il pose une question : qu’aurait-il pu être d’autre ? Pire ! Qu’aurions-nous été à sa place ? La misère n’est pas un simple décor dans le texte ; elle est sa condition, la cause de sa vie. Dès lors, la justice véritable ne peut se résoudre à une balance de nos agissements, bons ou mauvais.
Elle ne tient pas entre « le bien et le mal ». Et alors que le jugement l’écrase, le récit clame un manifeste sobre pour une justice digne, prêtant attention aux conditions concrètes des existences. On retrouve alors une opposition entre la « logique froide » et l’« intelligence émotionnelle », avec pour toile de fond les dogmes de la religion chrétienne.
Veine que l’on retrouve d’ailleurs chez Dostoïevski.
Ainsi, le pauvre diable que personne ne considère ou seulement ne regarde retrouve sa dignité, simplement parce qu’enfin, il est écouté et regardé — humanisé.
Réfléchir le livre fermé
Si le récit est court, il n’en est pas moins saisissant. Et comme de nombreuses œuvres « slaves », il nous force au silence et à la réflexion après la dernière phrase.
Comme pour chacun d’entre nous, le texte a ouvert en moi la réflexion quant au hasard de notre naissance.
« Et si j’étais né à deux mille kilomètres d’ici, dans une autre vie ?
Dans un château ou dans la rue, qui serais-je ? »
« Quelle serait ma vie si… ? »
Mais d’une scène simple, je me suis demandé : « À quel moment peut-on être jugé comme les autres ou différemment ? »
L’égalité est-elle dans le traitement similaire de chacun ou, justement, la justice est-elle de tous nous différencier pour nous traiter selon notre condition et notre histoire ?
Merci pour votre lecture
Un grand merci à Fab, auteur de L’envers des mots, pour cette chronique qui nous invite à réfléchir sur la justice, la dignité humaine et le regard que nous portons sur les autres.
Retrouvez ses réflexions et ses découvertes littéraires sur son Substack : L’envers des mots.
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