L’envers des mots

Jacaranda - Gaël Faye

“L’indicible ce n’est pas la violence du génocide, mais la capacité à vivre des survivants”
Pour cette nouvelle chronique je voudrais vous partager un petit coup de cœur récent.
Nous avons rarement abordé la littérature contemporaine ensemble ; aujourd’hui je vous propose de découvrir Jacaranda de Gaël Faye. Un roman à la fois léger, authentique et bouleversant, qui nous invite à un voyage émotionnel et historique au Rwanda.
→ De quoi ça parle ?
Le roman nous met face à l’intimité familiale et à l’histoire d’un pays dans une même déchirure.
On suit Milan, qui de l’enfance à l’âge adulte est confronté à une mémoire familiale et collective marquée par le Rwanda, par l’exil, par les non-dits, et par cette question lancinante : qui suis-je ?
On accompagne alors le narrateur dans un récit qui retrace sa quête de réponses et de sens entre ici et ailleurs, entre passé et présent, entre mémoire et héritage.
Constamment aux prises avec son désir de recherches et sa vie de juriste parisien, Milan partira finalement au Rwanda pour découvrir sa famille et comprendre ses origines.
Le lecteur assiste alors à l’histoire génocidaire du pays, en vivant tant son chaos que sa reconstruction, tant sa violence, sa haine, que sa réconciliation.
Mais tout au long du roman on plonge dans les difficultés de l’intimité des relations familiales, et de l’importance d’un passé que l’on peut oublier avant même de le connaître.
L’auteur peint une fresque qui vous fera autant sourire qu’elle vous émouvra.
→ Portée de l’œuvre
Faye construit son récit dans une écriture douce sans être molle et poétique sans pathos. Sa langue maîtrisée lui permet de nous immerger dans la violence (que ce soit celle d’une réflexion ou d’une scène) sans l’écraser.
Et de la violence, il y en a dans chaque chapitre.
Mais l’auteur réussit à nous raconter une histoire (vraie) très dure, dans un réalisme absolu, sans jamais tomber dans la thèse ou le plaidoyer.
Au fil des pages, on avance dans cette découverte de l’histoire du Rwanda par sa quête des origines familiales, tout en oscillant entre la beauté de l’âme et la haine absurde dont nous sommes capables.
Mais le roman s’intéresse aussi au poids du passé, à la mémoire et à la fragilité des liens qui nous unissent.
Le récit est raconté “après coup”, la narration est au passé et le texte tend vers la confession, le purgatoire, sans quoi il ne serait pas possible de se libérer de ce poids.
Ici, se souvenir n’est pas un exercice abstrait : c’est une responsabilité. Le passé, surtout lorsqu’il est traumatique, ne disparaît pas parce qu’on se tait. Au contraire, le silence le rend plus diffus, plus insidieux. Le texte progresse par retours, réminiscences. Le passé n’est pas un bloc stable ; il affleure par fragments, par images.
Cela donne parfois au roman une tonalité méditative.
L’auteur expose, à travers la quête de Milan, le poids des souvenirs, des traumatismes, en le confrontant face au silence et aux non-dits de sa famille, notamment de Venancia sa mère qui a fui le pays plus jeune.
On le voit sans cesse questionner, revenir, rechercher et se réduire irrémédiablement au silence de sa mère.
Le texte nous montre l’importance du partage, et de la transmission de l’héritage familial, tant ce manque, ici, étiole le lien (pourtant initialement indéfectible) entre une mère et son fils, qui au fil des années deviennent des inconnus, sans même plus se voir.
Devenant adulte, Milan fuit sa vie pour rejoindre son origine, qu’il ne connaît pourtant pas, simplement à la recherche d’une identité, qu’il ne peut trouver dans ce silence.
Enfin, le roman nous met face à une réalité troublante ; il nous rappelle que le poids d’un traumatisme, un héritage collectif, ne s’arrête pas à ceux qui l’ont vécu, mais est transgénérationnel. Il nous demande ce que transmet un drame (ou simplement une histoire) collectif aux générations futures. Comment peuvent-elles avancer et se reconstruire quand on tait ce qui a été détruit ?
Ce livre, c’est une ode à la quête d’identité, d’existence, d’origine, de savoir et la mise en lumière d’un passage terrible de l’histoire africaine.
Jacaranda, c’est un texte où chacun, à sa manière, peut se retrouver.
→ Pourquoi le lire ?
Lorsque j’avais vu le passage de Faye lisant un extrait de son livre dans la Grande librairie, ça avait été pour moi une révélation. Mais je ne savais pas trop à quoi m’attendre non plus ; en effet, nous sommes loin de mes lectures habituelles.
Maintenant, je pourrais simplement dire, “pourquoi le lire ? parce qu’on le doit.”.
Pour entrer dans une œuvre qui interroge profondément ce que signifie venir de quelque part, porter une histoire, et essayer de se construire au milieu des silences et des traumatismes.
Le roman nous rappelle que pour avancer, et vivre pleinement, il ne faut pas ignorer son histoire, son passé, mais qu’au contraire il faut le sonder et le connaître.
L’auteur nous fait voyager, certes au Rwanda, mais aussi dans le cœur de Milan, de sa famille et de leur origine. Il nous montre à quel point le silence et l’ignorance peuvent troubler la construction d’une identité. C’est une quête d’existence, parsemée d’aventures, de moments de vies et de faits historiques.
Pour aller de l’avant, il faut parfois revenir au point de départ.
Puis, si le roman est une ode à l’identité et l’héritage, il porte un regard intense sur la question de la vengeance.
Certains personnages concernés sont directement confrontés à cette question “dois-je me venger pour ce qu’on m’a fait, ou bien avancer pour ne pas devenir ceux-mêmes dont je désire la vengeance”, ou bien “me venger suffira-t-il à me faire oublier et accepter ?”.
Mais le texte va plus loin ; lorsque toute une génération a été victime de massacre, de génocide puis humiliée, ses enfants doivent-ils se venger pour retrouver l’honneur et la dignité ou chercher la réconciliation pour reconstruire la paix vers un nouveau futur ?
Un sujet qui a toute son actualité…
Je conclurai donc par une phrase simple ; il faut le lire parce qu’il nous met face à nous-mêmes et à la société ; c’est un roman sur la trahison, l’identité, la violence, la réconciliation et le voyage. Il y a de tout entre ses pages écrites dans une langue simple et poétique. On peut le lire d’une traite.
→ Réfléchir le livre fermé
La fin du roman est particulièrement belle et apaisante ; elle impose un léger silence.
Un temps vide.
Après lequel, ce qui m’a le plus donné à réfléchir est le côté historique. Je ne savais rien de l’histoire du Rwanda, et je me suis aperçu que je ne savais que peu de choses sur l’histoire de l’Afrique en général.
Mais les questions sur l’héritage et l’identité me sont aussi vraiment restées en tête.
Ma réflexion porte sur la manière dont je me construis, moi qui n’ai plus de famille et qui suis issu de l’immigration italienne avec un héritage chargé. Je me demande alors (pour ceux qui lisent ma poésie) si mes questionnements sur l’identité et l’existence au sein de la société sont liés à l’ignorance de mes origines et des fondations de ma “famille”.
Merci de votre lecture
Merci d’avoir pris le temps de découvrir cette chronique de Fab consacrée à Jacaranda de Gaël Faye.
Si ce texte vous a touché ou donné envie de découvrir le roman, n’hésitez pas à le partager et à poursuivre la réflexion autour de la mémoire, de l’identité et de la transmission.
Retrouvez Fab et découvrez ses textes, ses chroniques et son univers sur Substack : L’envers des mots.
https://substack.com/@fabeden
Texte de Fab
Publié sur TheLibrisWorld avec l’autorisation de l’auteur.
© Fab — Tous droits réservés.
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