Anatomie de la peur : nous protège-t-elle de la souffrance ou nous empêche-t-elle de vivre ?

                                                                              Anatomie d’une émotion, #5
N’envoie pas ce message.
Ne postule pas à ce poste.
Ne monte pas dans cet avion.
Ne quitte pas cette relation, sinon, que deviendras-tu ?
Je préfère ne rien dire.
Et parfois, nous ne faisons même rien de particulier. Nous réfléchissons. Nous imaginons ce qui pourrait arriver, ce que l’autre pourrait penser, ce qui pourrait mal tourner. Puis nous décidons de ne pas essayer. Parce qu’après tout, si nous n’essayons pas, nous ne pouvons pas échouer. Si nous ne nous attachons pas, nous ne pouvons pas être abandonnés. Si nous ne faisons pas confiance, nous ne pouvons pas être trahis.
La peur a quelque chose de paradoxal : elle veut nous éviter une souffrance qui n’existe peut-être pas encore. Et pourtant, elle est bien réelle. Notre cœur accélère, notre ventre se noue, notre esprit imagine déjà le pire. Nous ressentons parfois la douleur d’un événement avant même de savoir s’il arrivera.
À vous qui ressentez, aujourd’hui, disséquons la peur.
Une émotion tournée vers l’avenir
La peur possède une particularité étrange : elle s’intéresse à ce qui pourrait arriver. Nous avons peur de perdre quelqu’un alors qu’il est encore là, peur d’échouer avant même d’avoir commencé, peur d’être rejetés avant d’avoir parlé.
Elle n’attend pas que le danger arrive pour se manifester. Elle l’anticipe, elle construit des scénarios ; et parfois elle devient si convaincante que nous finissons par confondre la possibilité d’un événement avec sa certitude.
Un examen peut être raté, mais il peut aussi être réussi. Une personne peut nous quitter, mais elle peut aussi rester. La peur, elle, ne s’intéresse pas à toutes ces possibilités. Elle nous montre celle qui pourrait nous faire le plus mal, et elle nous dit : « Prépare-toi. »
Mais n’est-elle pas justement là pour nous protéger ?
Il serait injuste de la considérer comme notre ennemie.
Une voiture arrive trop vite : nous reculons.
Un bruit inquiétant dans une maison vide : nous sommes sur nos gardes. La peur nous avertit, elle peut nous éviter des risques insensés et parfois même nous sauver.
Le problème commence lorsque nous ne savons plus si nous devons l’écouter, car toutes les peurs ne parlent pas du même danger. Certaines répondent à une menace réelle : c’est elle qui nous fait quitter une relation qui nous détruit, refuser un emprunt que nous ne pourrons pas rembourser. Cette peur-là ne trompe pas ; elle dit vrai, et il faut l’écouter sans discuter.
D’autres peurs, en revanche, ne répondent à aucun danger réel : elles disent simplement « tu risques de ne pas obtenir ce que tu veux ». C’est celle-là qu’il faut interroger, celle qui confond un risque réel avec la simple possibilité de ne pas gagner.
Avons-nous peur du danger, ou de ce que nous avons déjà vécu ?
Certaines peurs ne naissent pas de ce qui nous arrive aujourd’hui, mais de ce qui nous est arrivé hier.
Trahis, nous avons peur de faire confiance.
Rejetés, peur de nous montrer tels que nous sommes. Et sans nous en rendre compte, nous vivons le présent avec les réflexes du passé : nous ne regardons plus ce qui se trouve devant nous, mais ce qui nous est déjà arrivé. C’est ainsi que quelqu’un qui nous veut sincèrement du bien peut nous faire peur, non parce qu'il représente un danger, mais parce que nous savons ce que nous avons à perdre si nous lui faisons confiance.
S’il y a bien un conseil que je peux donner sans jouer les psychologues à deux balles : vivez. Si le malheur arrive, apprenez et recommencez. Ce n’est pas facile, je sais, mais je pense fermement que vous vivrez mieux comme ça, plutôt qu’avec des regrets toute votre vie.
Et si nous cherchions à construire une vie où rien ne pourrait nous faire mal ?
On pourrait avoir cette tentation : ne prendre aucun risque, ne jamais trop s’attacher, ne jamais espérer trop fort. Moins on risque, moins on souffre, c'est vrai. Mais moins on risque, est-ce qu’on vit davantage ?
On ne peut pas aimer sans accepter la possibilité de perdre.
On ne peut pas entreprendre sans accepter celle d’échouer.
On ne peut pas faire confiance sans accepter celle d’être déçu. La vie nous demande constamment de nous exposer à ce que nous ne maîtrisons pas. Et c’est précisément ce que la peur déteste.
Peut-être que le courage n’est pas l’absence de peur…
Cette phrase ne vous semble pas familière ? Eh oui, je l’avais dit le 6 août :) la newsletter n’était même pas encore prévue !
On imagine souvent le courage comme une forme d’invincibilité. Mais si la personne courageuse n’a peur de rien, de quoi serait-elle courageuse ?
Aristote plaçait déjà le courage entre deux excès (Éthique à Nicomaque, livre III) : la témérité, qui fonce sans évaluer le danger et n’a rien à vaincre ; et la lâcheté, qui laisse la peur décider à sa place. Le courage, c’est ce qui se tient entre les deux ; ressentir la peur, l’évaluer, et agir quand même si le danger ne la justifie pas.
Le but n’est pas de devenir quelqu’un qui n’a plus peur. Le but est de pouvoir dire : « J’ai peur, mais je vais quand même regarder ce qu’il y a devant moi. »
À quel moment se protéger revient-il à renoncer ?
C’est là que la peur devient problématique : quand elle cesse de nous dire « fais attention » pour nous dire « ne fais rien ». Elle préfère souvent une souffrance connue à une possibilité inconnue, et nous persuade que l’immobilité est une forme de sécurité. Mais rester exactement là où nous sommes comporte aussi des risques : celui de perdre une opportunité, une relation, une part de nous-même.
Et il y a quelque chose de tragique à découvrir, des années plus tard, que certaines choses que nous pensions avoir perdues n’avaient jamais été à nous : nous les avions simplement refusées par peur de les perdre. Personne ne peut nous garantir qu’une histoire d’amour durera, qu’un projet fonctionnera, que nous ne connaîtrons jamais l’échec. Vivre, c’est accepter de ne pas savoir.
Alors, faut-il écouter sa peur ?
Oui. Après tous les arguments que j'ai avancés, je ne peux pas dire le contraire…
Mais nuance : pas nécessairement lui obéir. Il y a une différence entre écouter une émotion et lui abandonner le pouvoir de décider.
Lorsque j’ai peur, je peux lui demander : de quoi essaies-tu de me protéger ? D’un véritable danger, ou d’une ancienne blessure ? De la peur du jugement, de l’échec, ou simplement de ne pas contrôler ce qui va arriver ? Cette question ne fera peut-être pas disparaître la peur, mais nous n’avons pas besoin de faire taire nos émotions pour avancer ; nous avons besoin de les comprendre assez pour savoir quand elles nous parlent du monde, et quand elles nous parlent de nous. Car une peur peut être un avertissement. Mais elle peut aussi être un souvenir déguisé en prémonition.
Alors, la prochaine fois qu’elle nous demandera de reculer, peut-être pourrions-nous simplement lui demander :
« Est-ce que tu me protèges d’un danger… ou est-ce que tu me protèges de la vie ? »
Parce qu’il y a une différence entre ne pas vouloir souffrir et ne pas vouloir vivre.
« Reculer devant un danger, c’est se protéger. Reculer devant une vie, c’est déjà avoir perdu. »
— Maeva K.
Anatomie d’une émotion, la peur. Maeva.K

À propos de l’autrice
Maeva Kouadio partage ses réflexions autour des émotions, de l’expérience humaine et de ce qui façonne notre manière de vivre et de ressentir.
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Texte publié sur TheLibrisWorld avec l’autorisation de son autrice. Tous les droits du texte demeurent à Maeva Kouadio.
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